La Station - Gare des Mines : un point de repère pluridisciplinaire et engagé

La Station - Gare des mines est un lieu culturel pluridisciplinaire axé sur la musique vivante. Le projet est porté par le collectif MU depuis un peu plus de deux ans et demi et il lui aura fallu peu de temps pour s'imposer comme un lieu incontournable des cultures alternatives. "Squat légal" selon les propres mots de l'équipe, défouloir sacré pour d'autres, comment s'y prend le collectif MU pour nous proposer ce qu'il ne nous est plus possible d'imaginer à l'intérieur des frontières parisiennes ?

 

BANLIEUE NORD-EST ET PARIS : LE TRAIT D'UNION VOULU PAR LE COLLECTIF MU



Le collectif MU est un bureau de production pluridisciplinaire porté sur la musique et les arts numériques et implanté dans le quartier de la Goutte d'Or. Ses nombreuses actions se caractérisent par leur ancrage et leurs très fortes attaches au 18ème arrondissement et aux banlieues qui le surplombent. Il se définit comme étant un "observateur participant" puisqu'en effet, toute son énergie est dédiée à entretenir un rapport entre ses projets (parcours déambulatoires, installations...) et ses territoires d'interventions. L'équipe s'assure le concours d'artistes qui explorent l'art sous toutes ses formes (art pictural, photographie, vidéo, musique, etc.) pour proposer aux publics des programmations innovantes caractérisées par un véritable souci de recherche.

Interview de l'artiste plasticien sonore et essayiste Jean-Philippe Renoult, commissaire associé de l'installation Rail Océan, présentée à la Halle Pajol (18e) dans le cadre de la nuit blanche 2017

Le collectif, fondé en 2002, revendique une ligne artistique qui sorte des sentiers battus. Cet anti-conformisme l'a d'abord amené à inaugurer le Garage MU, salle de concert mitoyenne avec les murs de leurs bureaux situés rue d'Oran. Dans ce garage au décor brut, musique punk, shoegaze, électro et musique expérimentale attirent des connaisseurs et des curieux éventuellement lassés des lieux de sortie traditionnels.

 

New Dirty Enterprises: The First Annual Report, Dialogue is Not Possible, un "opéra non-opéra" présenté le 12 décembre 2014, Garage MU, Paris © Elodie Rassel

Avec la Station, le collectif souhaite encore plus expliciter sa démarche en s'installant près du périphérique, au carrefour des communes de Saint-Denis et d'Aubervilliers, du 18e et du 19e. Isolé, il lui est alors possible de réinventer la fête librement. Cela lui permet également de passer outre les limites de niveau sonore légal imposées aux salles de concert (et qui ont récemment été revues à la hausse). La Station demeure donc une sorte de base de contestation au milieu de cette liste interminable de lieux qui ont été contraints de cesser leur principale activité (l'Espace B, la Mécanique Ondulatoire, le Pop In, la Féline, etc.), faute de moyens leur permettant de se conformer à la législation. À ce stade, il devient difficile pour les habitués de ne pas accuser la préfecture de mener un travail d'épuration en faveur des populations plus âgées. En effet, le bruit généré par les concerts et la musique a entraîné une recrudescence de plaintes des riverains pour tapage nocture. Ainsi, peut-être que la question se pose sans qu'elle ne débouche nécessairement sur des conclusions arrêtées.

LA STATION - GARE DES MINES : UNE ANCIENNE GARE À CHARBON DÉSAFFECTÉE

Le lieu est une ancienne gare à charbon désaffectée bâtie par la société Anthracine dans les années 1920.

La naissance de la Station-Gare des Mines vient s'inscrire dans cette immense vague de réhabilitation de lieux en "déshérence" qu'abrite la capitale. Elle a vu le jour dans le cadre du projet porté par SNCF Immobilier : Sites Artistiques Temporaires. Dispersés entre Paris intra-muros et sa périphérie, les nombreux sites inexploités dont dispose la SNCF font alors l'objet de projets de mutation urbaine qui attirent des collectifs et des associations transdisciplinaires venus de toute l'Île-de-France. 

La Station se caractérise par son identité visuelle forte : un bâtiment en briques, brut et froid, implanté au coeur d'une vaste cour au sol en béton crevassé ici et là. Aujourd'hui encore et bien que réhabilité, le lieu conserve bel et bien la plupart des stigmates de son passé. On devine que la démarche est volontaire : plus l'espace est nu et dépouillé, plus il semble facile de se l'approprier et de le réinventer à travers les multiples actions et projets qu'il abrite.

 

Un concert estival à la Station © Côme Cerezales

Ainsi, s'inscrivant dans un projet de "requalification urbaine" (auquel le collectif MU prend part malgré lui), la Station n'échappe pas aux critiques qui peuvent être fréquemment dirigées à l'encontre des anciennes friches périphériques transformées en bases culturelles alternatives de renom (Le Wonder/Liebert, la Halle Papin, le 6b, Mains d'Oeuvres etc). Elle est parfois pointée du doigt pour son côté enclavé et sa tendance à n'attirer à première vue qu'un certain type de population. De plus, en longeant l'avenue de la Porte d'Aubervilliers à des heures tardives, il nous est parfois difficile de ne pas être frappés par le contraste qui s'opère entre le lieu et son environnement : ce no-man's land pourtant pas si mal désservi, le RER E et le tramway 3b se situant à deux pas. L'ambiance festive et chaleureuse de la Station a tendance à occulter une réalité pesante : celle vécue par de nombreux migrants dont les campements alentours sont fréquemment démantelés.

UN LIEU MULTIPOLAIRE CONÇU PAR ET POUR LES ARTISTES ÉMERGENTS

Dès leur implantation dans le quartier de la porte d'Aubervilliers, les membres du collectif MU ont agi dans le sens d'une appropriation "inclusive" du territoire. Le projet d'une médiation en destination des riverains est apparu comme une évidence, du fait, encore une fois, de la ligne artistique initiale de l'association. Ces plans de médiation se sont dans un premier temps dirigés vers les jeunes publics. Le collectif MU, c'est une obsession pour le son au sens large. Les recherches qu'il opère autour de l'art sonore sont alors une véritable plus-value pour capter l'attention des plus jeunes et ces initiations ludiques aux pratiques expérimentales sonores peuvent adopter différents formats : elles peuvent être proposées à des institutions scolaires, des médiathèques ou bien lors d’événements locaux situés de part et d'autre du périphérique Nord.

Pour ce faire, plusieurs artistes en lien avec le collectif sont mobilisés. Les initiations s'organisent sur plusieurs séances pendant lesquelles les enfants sont invités à manipuler des outils de professionnels et à découvrir une application numérique conçue par MU, Soundways, sur laquelle sont proposées des balades sonores géolocalisées.

Voilà, entre autres, pourquoi il peut parfois sembler un peu hâtif de diaboliser les collectifs artistiques qui s'installent sur des territoires en marge : ils promeuvent et accompagnent les travaux d’artistes émergents, donc de personnes souvent précaires qui peuvent difficilement bénéficier d’autres manières d’être promues. En effet, à Paris, les grands espaces aptes à abriter autant de projets se font rares et/ou coûtent cher. Même si travailler dans d'immenses lieux en bordure du périphérique est un pari à priori plaisant et stimulant, il s’agit rarement d’un choix porté par la simple envie "bourgeoise" d’explorer l’extra-muros . De par les opportunités que leur offre leur territoire d’accueil, les collectifs et artistes en question développent de fortes attaches avec celui-ci et se retrouvent naturellement à vouloir prendre part à sa vie.

Rencontre avec le collectif MU

La présence d'artistes résidents au sein des locaux de la Station - Gare des Mines est bel et bien ce qui fait de cette dernière un lieu d'expérimentation bouillonnant, propice à la réalisation de ces plans de médiation innovants. Nombreux sont les résidents qui prennent possession de l'espace pour créer, exposer et partager. Ainsi, ce bâtiment couleur rouille, sinistre en apparence, abrite en réalité de véritables ateliers où naissent des créations axées sur les arts plastiques et... le son !

Quelques artistes résidents à la Station - Gare des Mines...

Le projet BrutPop, regroupant Antoine Clapet, éducateur spécialisé et activiste sonore, et David Lemoine, membre du groupe français Cheveu. Ce projet résident oeuvre à promouvoir la musique expérimentale et les arts plastiques avec un public autiste ou en situation de handicap mental ou psychique.

 

Le groupe Brian's Magic Tears, en résidence dans le sous-sol du lieu.

 

Une création de l'atelier CRAFT, studio créatif qui mêle art, design et architecture. Il est à l'origine de l'aménagement de la Station - Gare des Mines.
© CRAFT

Au delà des appétences quasi scientifiques de ses acteurs, la Station est un lieu qui sacralise la création musicale et la musique vivante. Et c'est bel et bien là que s'ancre toute l'identité festive du lieu. Le week-end, il connaît ses plus gros pics de fréquentation. Concerts, festivals "touche-à-tout" et soirées thématiques rythment les nuits jusqu'à l'aube. Pour ne citer que quelques exemples, des événéments comme le Garage MU Festival révèlent au public des groupes indépendants issus des quatre coins de la planète. Dans le même registre, le festival d'hiver Magnétique Nord propose quant à lui une programmation mêlant musique et performances sonores et cinématographiques. Pour présenter cette transdisciplinarité sous son meilleur jour, le collectif a fait le choix de la répartir entre la scène intérieure de la Station et le Garage MU.
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Comment les artistes et les acteurs de l'innovation des territoires peuvent-ils collaborer pour mettre en oeuvre des projets urbains ?
C'est une des nombreuses problématiques sur lesquelles se sont penchés l'équipe de MU, élus, architectes, artistes, urbanistes et paysagistes au cour des tables rondes organisées dans le cadre de l'événement Métamines #1 à la Station (8 et 9 juin 2017)
© Sarah Taurinya

 

Le projet BrutPop animant un atelier dans le cadre de l'événement Métamines #1 (David Lemoine au fer à souder)
© Makery

De plus, tables-rondes, grands débats populaires, collectes solidaires et conférences sont autant de moyens exploités par le collectif MU pour favoriser l'échange et le partage autour de sujets relatifs aux cultures et à la consommation alternatives.

Affiche de la deuxième édition du festival féministe Comme Nous Brûlons où se mêlent musique vivante, performances, ateliers, projections et conférences

Le lieu abrite également un beau projet radiophonique, Station Station, dont la programmation se concentre autour de dj sets, de chroniques et d'interviews menés par l'artiste et journaliste Marie Descure.

Ainsi, la Station est un lieu fort susceptible de parler à toutes les catégories d'âge et à toutes les sensibilités car sa multipolarité et son éclectisme agissent totalement dans ce sens. Les activités menées en son sein sont le reflet de la ligne artistique pointue (sans être hermétique !) que le collectif MU porte depuis maintenant 17 ans.

Pour en savoir plus : 

France Culture - Interview d'Olivier le Gall, co-fondateur du collectif MU : http://www.franceculture.fr/emissions/les-carnets-de-la-creation/olivier-le-gal-coordinateur-du-collectif-mu

Libération - À Paris, le rock ne tient plus les bars https://next.liberation.fr/musique/2018/09/28/a-paris-le-rock-ne-tient-plus-les-bars_1681904

Site internet du collectif MU : http://www.mu.asso.fr/

Site internet de la Station - Gare des Mines : http://lastation.paris/