L'Arabe du futur 4, le tome du tournant

Cela va maintenant faire quatre ans et quatre tomes que Riad Sattouf nourrit l’actualité littéraire avec L’Arabe du futur,  œuvre autobiographique traduite en 22 langues,  née de sa volonté de nous faire le récit de son histoire familiale et de sa jeunesse moyen-orientale entrecoupée par des séjours en Bretagne. L’auteur nous offre un récit qui alterne entre humour et passages intenses, et ce après avoir été directement touché par le contexte de guerre civile qui sévit dans la Syrie de Bachar El Assad depuis bientôt huit ans. Le tome 4 retrace la jeunesse de Riad Sattouf de 1987 à 1992 et vient encore donner ses lettres de noblesse à la bande-dessinée, genre encore trop souvent considéré avec dédain.

 


Couverture : L'Arabe du futur 4, © Riad Sattouf et Allary Éditions

 

Une « double-culture » concrétisée par le voyage

Comme dans les tomes précédents, la toute première page du livre est consacrée à une sorte de panorama du jeune garçon qu’incarne Riad Sattouf à l’époque, comme pour nous faire une sorte d’état des lieux : Qui est-il à l’époque qu’il s’apprête à nous conter ? Où est-il ? Qu’en est-il de sa longueur capillaire ? Du blond de ses cheveux ? Derrière leur aspect anecdotique, l'on comprend assez rapidement le but de ces introductions : elles sont là pour nous aider à saisir les caractéristiques de l’évolution d’un garçon insouciant, bientôt affecté par ses futurs complexes et la force anxiogène de son contexte familial.

Le tome 4 traite encore inévitablement des spécificités qu’englobe la « double-culture» de Riad Sattouf. Le père, d’origine syrienne, rencontre la mère, française, sur les bancs de la Sorbonne. De cette rencontre qui se transformera rapidement en idylle naissent alors les prémices d’une vie partagée entre deux parties du monde radicalement opposées et entre lesquelles le garçon ne sera finalement pas tant tiraillé que ça, manifestant une préférence explicite pour la chaleur de sa famille bretonne, qu’il dépeint implicitement comme étant plus à même de servir son épanouissement personnel et d'entretenir ainsi une imagination débordante qu'il exprime déjà par le dessin, son passe-temps favori, qui lui vaudra dans un premier temps l'admiration et la sympathie de ses camarades de classe bretonnes.

Néanmoins, là encore, la finesse de Riad Sattouf est bien ce qui lui évite d’établir une hiérarchie grossière entre les deux cultures. Rien ni personne n’est ni tout blanc ni tout noir : les discours homophobes des grands-parents bretons ou l’obsession perverse du grand-père vis à vis des corps des femmes concourent volontiers avec le patriarcat déchaîné et létal qui sévit dans la famille paternelle du jeune garçon.

 

Grandir face à une place prégnante de la religion

En effet, dans cette quatrième partie, il est également question de l’évolution du père de Riad. Ce dernier, que son fils qualifiera d’ailleurs de « Bruno Gollnisch arabe » au cours d’une récente interview radiophonique, est toujours autant fasciné par les régimes totalitaires et la droiture d’esprit qu’ils prônent et imposent ; la couverture du tome comporte d’ailleurs cette fois-ci un portrait de Saddam Hussein. Alors maître de conférences en Histoire au sein de l’Université de Riyad en Arabie Saoudite, le père de Riad profitera de sa situation géographique pour effectuer son pèlerinage à la Mecque. De là, s’enclenchera chez lui une quête de piété drastique - que l’auteur se plaît à figurer sous le coup de crayon cynique qui caractérise si bien son travail – qui lui donnera encore l’occasion d’alimenter sa légère forme de mégalomanie.

L’histoire évoque les débuts de l’adolescence du garçon qui seront marqués par ses premiers émois sentimentaux provoqués par sa cousine ou des personnages de dessins-animés et qui se télescoperont alors avec les préceptes moraux que son père lui inculque.

La sympathie distante que l’on pouvait malgré tout éprouver pour Monsieur Sattouf Père au début de la série laisse maintenant place à un profond mépris, autant causé par ses sorties sexistes plus fréquentes qu’auparavant et son racisme décomplexé, que par la chute dramatique de l’histoire qui s’avère être ce sur quoi reposera toute l’intrigue du reste de la jeunesse de l’auteur. On sait déjà que cette chute se posera en point de non-retour du mariage de ses parents déjà très fortement fragilisé par le fossé culturel qui les distanciait depuis déjà un bon nombre de pages.

Les premières désillusions

Ce quatrième volet se concentre également sur les prises de conscience de Riad, la transformation de son rapport à la réalité. Les bouleversements hormonaux demeurent un thème fréquemment exploité par l’auteur, notamment au cours des flashbacks  qui rythmaient l’une de ses premières BD, Retour au Collège, ou dans son premier film, Les Beaux Gosses. Ici, ces bouleversements vont de pair avec un éveil de conscience douloureux sur le rapport à l'image de soi que l'on renvoie aux autres, et ce qui en découle à cette période précise de la scolarité.

Sortir de l’enfance est aussi une première introduction aux raisonnements logiques : pourquoi les parents achètent-ils autant de cadeaux avant le 25 décembre alors que le père Nöel existe ? Réponse : il n’a jamais existé, mais surtout : prière de préserver l’innocence des deux petits frères, Fadi et Yahya, lui somme son grand-père face à un rayon de jouets pour enfants.

 

 

Encore une fois, l’auteur dépeint son histoire familiale avec humour et le recul naïf de l’enfant qu’il était, sans jamais tomber dans le piège de la narration larmoyante. L’Arabe du futur est une série que l'on apprécie pour son ton neutre, presque nonchalant,  qui lui donne d’autant plus de force et de grandeur. La réalité est décrite telle quelle, brute, sans fioritures,  une approche que l’on appréciait déjà dans La vie secrète des jeunes, série en trois tomes du même auteur dans laquelle il illustrait des scènes de la vie quotidienne captées sur le vif.

Riad Sattouf nous offre un quatrième volet riche de détails bien choisis. L’Arabe du futur devait initialement s’étaler sur trois tomes et aujourd’hui encore, on se questionne sur la capacité de cette intense autobiographie à tenir dans les cinq tomes finalement prévus. On ne peut que se réjouir de sa très certaine longévité. À suivre.

L'Arabe du futur, tome 4, Riad Sattouf, Allary éditions, 288 pages, 25.90 €, sorti le 27 septembre 2018

 

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