On connaissait l’importante série des Carnets d’Orient, création originale composée dès 1987 par l’auteur de bande-dessinée Jacques Ferrandez. Depuis 2009, on connaît désormais l’aquarelliste dans une nouvelle étape de son travail avec l’adaptation en images des situations complexes de l’Algérie coloniale dépeinte par Albert Camus (1913-1960) dans les romans L’Hôte (1957) et L’Étranger (1942). Un bel hommage en cette année 2013, alors que sont célébrés les cents ans de l’écrivain.

 
Algérie française, chaleur écrasante. M. Meursault vit à Alger. On ne sait de lui que son nom, et du cadre spatio-temporel ses lignes les plus simples. Alors qu’il vient d’apprendre le décès de sa mère à l’hospice de Marengo, le personnage saute dans un bus pour arriver sur les plaines arides de l’Algérie centrale et assister à l’enterrement. Cet épisode, à comprendre comme le fil tragique de l’histoire, nous immerge dans l’étrange neutralité d’un être, émotionnellement absent.
 
La rencontre avec Marie Cardona, qui devient son amante, puis du voisin Raymond Sintès, personnage violent obsédé par une affaire de vengeance, viennent précipiter l’apparente tranquillité d’un après-midi passé à la mer en leur compagnie, au cabanon des Masson. C’est plus tard en parcourant la plage seul, armé et fiévreusement étourdi par la chaleur, que Meursault en vient à tuer un homme de plusieurs coups de pistolet : un Algérien venu venger l’ancienne amante de Raymond, victime de sa brutalité.
 
C’est alors que s’ouvre la seconde partie du volume. Meursault, emprisonné, est jugé coupable et condamné pour meurtre. Meursault ne nie rien, ne cherche pas de détours. Ces coups de feu, il les doit d’abord au soleil. Étranger à soi et au monde, Meursault est d’abord jugé d’inhumanité par une société dont il n’adopte pas les codes moraux habituels. Pour Camus, et aux côtés des romans Caligula (1938) ou Le Mythe de Sisyphe (1942), L’Étranger est une façon de questionner par l’absurde le sens que les êtres humains donnent à l’existence dans leur quête de vérité.
 
Si L’Hôte paru en 2009 est un album court (soixante-quatre pages), dans lequel se pressent tensions humaines couplées de longs silences fidèles à la nouvelle, Jacques Ferrandez s’empare de L’Étranger avec autant de brio dans cet épais volume de cents trente-quatre pages. Né à Alger en 1955, imprégné du regard d’Albert Camus porté sur une Algérie coloniale déchirée, le dessinateur réussit une fois encore à transcrire, en images, la sensation à la fois planante, pesante et dramatique de ses romans. Mais cet univers d’images, c’est avant tout celui de Ferrandez, qui ne renonce pas à son style clair et à la vivacité du geste, ni aux teintes pâles mais extrêmement chaudes qui savent nous plonger dans ce mélange de lascivité et d’agitation qui caractérisent l’Algérie des Carnets d’Orient. Là, on s’aperçoit que Meursault n’est pas hermétique au monde qui l’entoure. Les larges aquarelles représentant les tumultes de la ville, où la plénitude d’un paysage, associent pleinement « l’étranger » à cette terre algérienne. Puis la clarté de la mer, qui fait fond aux images d’un procès dans lequel le coupable est exclu, cède la place à l’obscurité d’une cellule, à la cruauté d’une réflexion et à la violence des mots, pour finalement retrouver l’apaisement dans le bleu de la nuit.
 
Une adaptation incontestablement réussie, comme toujours, qui fait de Ferrandez un œil contemporain à la fois sensible et objectif de l’histoire coloniale française en Algérie. À ne pas manquer. 


J. P.