"Uncle Frank" ou le passé qui nous rattrape

 

Photo : Affiche du film, Amazon Studios / AlloCiné

        C'est le 29 décembre d'une année aussi intense comme 2020 que j'ai pu regarder Uncle Frank (2020) avec ma cousine. C'est vrai que j'ai attendu pour voir ce film depuis juin dernier, car grâce à Instagram j'ai découvert des images promotionnelles de la production, réalisées par Allan Ball. Ce réalisateur américain a dirigé l'une des séries télévisées qui m'a le plus touchée (je dirais même qu’elle est ma numéro 1), Six Feet Under, qui était disponible sur la chaîne américaine câblée HBO de 2001 à 2005. Évidemment, connaissant la charge dramatique de la série, intensément réussie par la démonstration du quotidien d’une famille américaine qui gérait et vivait dans des pompes funèbres, je savais qu'Uncle Frank me marquerait.

         En regardant Uncle Frank, j’avais bien conscience que cette production serait fidèle à la charge dramatique de Six Feet Under. Cette série avait comme point déclencheur de chaque épisode la mort d’une personne extérieure à la famille, ce qui engendrait la venue de ceux qui l’aimaient (ou souvent le contraire), pour demander des services funéraires à la Fisher & Sons. Or, même si la mort était présente dans chaque épisode de la série, la production parlait plutôt de la vie et de la difficulté de la vivre. Pendant les cinq saisons de Six Feet Under, je me suis rendu compte que dans notre vie, nous trouverons des personnes qui nous aimerons, avec lesquelles nous pourrons nous amuser ou même partager notre douleur, notre souffrance, notre joie, etc. Mais d’un autre côté, cette série montrait que vivre avec autrui n’est pas une tâche facile et que chaque jour de nos vies est une boîte surprise car nous ne savons pas ce qui nous attend.

        C'est pourquoi Uncle Frank était un film très attendu par moi, mais en quelque sorte oubliée par une année aussi difficile. Le film a eu sa première mondiale au Sundance Film Festival, mais n’a pas été affiché dans les salles de cinéma. Ainsi, Amazon Studios acquiert les droits de distribution de la pellicule et la rend publique sur son service de streaming le 25 novembre 2020.

"J'adorarais les rares fois où mon onclw Frank venait nous voir. Personne d'autre ne faisait attention à moi " 

Photo: Uncle Frank, de Alan Ball / Amazon Studios 

L'Histoire 

       Uncle Frank commence par un plan séquence qui montre les membres d’une famille typique de la province américaine. Le développement du film est raconté à la première personne par Beth (Sophia Lillis, reconnue mondialement dans la nouvelle version cinématographie de It, de Stephen King), jeune adolescente de 14 ans, qui se sent isolée dans sa famille et ne s'entend bien qu'avec son oncle Frank (Paul Bethany). Elle s’identifie à cet homme mystérieux, passionné par la littérature et professeur universitaire à New York. C’est 1969 et on se rend compte, par l’ambiance de la fête d’anniversaire du patriarche de la famille, que Frank et Beth se sentent comme des poissons hors de l’eau. Le personnage de Beth a une maturité prononcée qui lui permet de se connecter à Frank, au contraire des autres membres de la famille (à part la sœur de Frank, on le découvre plus tard).

         Quatre ans plus, tard Beth a 18 ans, et commence une nouvelle vie, maintenant étudiante à l'université à New York après avoir vécu toute sa vie dans une petite ville de l'intérieur de l'État de Caroline du Sud. Enfin en train de vivre la vie de ses rêves, elle a d'autres personnes pour discuter de ce qu'elle aime au sujet de ses livres préférés et de ses plus chers auteurs.

         Le spectateur pourrait penser alors que le film raconterait les découvertes de Beth dans la grande ville, mais l’histoire est centrée sur le personnage de Frank, car la jeune femme découvre qu’il a gardé des détails de sa vie secrets à pratiquement tous les membres de sa famille. Après avoir connu rapidement un jeune garçon dans son université, avec lequel elle discute sur ses auteurs préférés, les deux s’invitent à une fête chez Frank, sans qu’il le sache. Le jeune homme avance vers Frank sans que Beth en ait connaissance. Lors de cette fête, après être restée tout seule et après avoir consommé excessivement de l’alcool, elle découvre que son oncle est homosexuel et vit depuis 10 ans avec un homme nommé Walid/Wally (Peter Macdissi, compagnon de Alan Ball dans la vraie vie). Beth, à cause d’avoir bu excessivement, dort chez son oncle. Le lendemain, après un très beau moment dans lequel Frank demande à Beth de ne pas parler à sa famille de sa sexualité, le spectateur se rend compte que malgré le choc momentané de cette révélation, Beth accepte son oncle et se réjouit de pouvoir partager ce moment avec lui. 

Les minutes avant l’annonce de la mort du père de Frank / Photo: Uncle Frank, de Alan Ball / Amazon Studios

Le tournant inattendu

           L'intrigue gagne en force et en charge dramatique puisque l'on découvre, par un appel téléphonique qui vient briser le rythme apaisé du film, que le père de Frank et grand-père de Beth est décédé. Les deux doivent partir pour la cérémonie d’enterrement. Frank ne s'est jamais entendu avec son père, cela est clair dès le début du film. Dans la fête d’anniversaire qui a lieu au début de l'histoire, par exemple, Frank, fils ainé de la famille, offre un cadeau à son père et ce dernier lui traite avec mépris. La tension dans l'air et le poids du non-dit sont immédiatement évidents après les nouvelles annonçant la mort du patriarche, car Frank ne semble pas être à l’aise avec le fait de revoir sa famille après quelques années. Le compagnon de Frank, au contraire, veut l’accompagner dans ce voyage, qu’ils doivent faire en voiture parce que la mère de Beth leur interdit de prendre l’avion par peur. Sans que les deux le sachent, Wally les suit avec une voiture louée, dans ce road trip presque interminable d’environ 1000kms. Certainement en raison d’une astuce de l’auteur, la voiture de Frank tombe en panne et les trois doivent faire le voyage ensemble. Arrivant au petit village de Creekville, ils s’installent dans un hôtel dans des chambres séparés, pour ne pas susciter de soupçons sur leur couple. Pour Frank, retourner à la famille signifierait honorer son père même après plusieurs années de ressentiment entre eux. Sauf que comme Six Feet Under nous a prouvé, la vie a le dernier mot et les choses ne se passent pas comme il voulait. 

Une histoire essentiellement personnelle

          Selon un article publié en ligne, en novembre 2020 sur The Advocate, périodique américain que publie du contenu LGBTQ+ depuis 1967, derrière la fiction d’Alan Ball, le film repose sur des inspirations réelles de la vie du réalisateur. Ce dernier a déclaré dans plusieurs interviews que toute l’écriture du scénario du film avait été inspirée par une conversation qu’il a eue avec sa mère, 30 ans plus tôt. Il venait de lui annoncer son homosexualité à elle et sa réaction l’a profondément marqué :

           « Elle a attrapé sa tête comme si elle pensait qu'elle s'envolerait dans l'espace si elle ne s'y tenait pas et a dit : « Oh, Dieu m'a porté des coups dans cette vie… Eh bien, je blâme ton père pour cela parce que je pense qu'il l'était aussi. ». (Interview d’Alan Ball par l’éditeur Taylor Henderson au journal The Advocate / Traduction à partir de l’anglais, novembre 2020)

          Ce moment d’échange a marqué le directeur d’Uncle Frank, dont le père est mort quand il était jeune. Selon Taylor Henderson, pour le journal The Advocate, le lendemain de cette confession, Alan Ball et sa mère ont rendu visite à un parent qui vivait à côté d’un parc municipal du Dakota du Nord, et quand ils sont arrivés à côté du lac, sa mère s’est tournée vers lui et a dit nonchalamment : « C’est là que Sam Lassiter s’est noyé. ». Alan Ball a donc demandé qui était Sam Lassiter, car il n’avait jamais entendu parler de cette personne. Sa mère a répondu disant : « Il était un très, très, très bon ami de ton père. » 

         Ball était ébloui par ce que sa mère sous entendait sur son père et sur cet inconnu. Il a découvert qu’'après la noyade de Sam, son père avait accompagné son corps dans un train pour le ramener dans leur ville natale d'Asheville, Caroline du Nord, pour les funérailles. Dans le même interview pour le journal The Advocate, le directeur a affirmé qu’il ne saurait jamais dire si son père était vraiment homosexuel, car il était déjà mort à l'époque de la confession de sa mère et cela ne changerait pas cette circunstance. Mais cette possibilité, en lien avec l'idée d'un jeune homme dont l'amant s'est suicidé, est restée en quelque sorte dans la tête du réalisateur pendant des années et des années. Dans Uncle Frank, cette histoire qui mélange un évènement réel avec le « et si », a lieu par la découverte par le spectateur d’un événement troublante du passé de Frank.

         En raison de certains débats qui ont été générés par d’autres films qui racontaient des histoires avec des personnages LGBTQ+ interprétés par des acteurs hétérosexuels, Alan Ball s’est expliqué qu’en dépit du fait que Paul Bettany soit un homme hétérosexuel, lors de plusieurs conversations que les deux ont pu avoir par rapport au film, il s’est avéré qu’il serait l’acteur parfait pour jouer le rôle de Frank. En comparant leurs histoires de vie, les deux hommes ont réalisé qu'ils avaient tous les deux beaucoup en commun. À l'âge de 13 ans, Ball a perdu une sœur dans un accident et s'en est senti responsable parce qu'elle le conduisait à la classe de piano. À l'âge de 16 ans, Bettany a perdu un jeune frère et il s'est senti, d'une manière indirecte, responsable de cet événement. En plus de ces deux histoires tragiques, le père de Paul Bettany avait une histoire similaire à l’intrigue d’Uncle Frank. Lors d’un entretien réalisé en novembre 2020 pour le journal en ligne The Queer Review, l’acteur anglais a déclaré que son père était homosexuel et a avoué sa sexualité à sa famille quand il avait 63 ans, menant en suite une relation de 20 ans avec un homme. Cependant, à la mort de cet homme, le père de l’acteur, très catholique, a refusé de reconnaitre son homosexualité jusqu’à sa mort. L’acteur affirme dans l'interview avoir découvert, dans la poche de son père, un flacon en verre avec les cendres se son compagnon, qu’il croyait être l’amour de sa vie. Pour Paul Bethany, son père avait nié sa sexualité car qu’il voulait entrer au paradis, mais malgré le fait qu’il ait refusé de parler de ses sentiments, le fait de garder les cendres de son compagnon montrait que cette histoire d’amour était encore importante pour lui, quoi qu'il réfusait de parler de ses réels sentiments. 

        En ce qui concerne le fait d’accepter de jouer le rôle de Frank, l’auteur rajoute : « Je n'ai jamais vraiment appris à le connaître (N.d.r, son père). Et cela semblait, pour Alan et moi, important. Parce que le film est vraiment pour quiconque a déjà eu du mal à vivre authentiquement. » (Interview de Paul Bethany pour Gregory Ellwood, éditeur du website The Playlist / Novembre 2020, traduction à partir de l’anglais)

         En regardant la construction du personnage de Frank, nous nous rendons compte que personne d’autre que lui ne pouvait jouer ce personnage de manière aussi impressionnante, car Frank a du mal à gérer sa vie personnelle à cause de la crainte qu’il a de la réaction de sa famille s’il dit la vérité. En effet, Paul Bethany et Alan Ball sont tous les deux connectés par cette volonté de produire un film dans lequel leur histoires personnelles, pleines d’événements qui auraient pu se terminer de manière plus ravissante, cèdent la place à une intrigue dans laquelle il est possible de s’accepter et d’être heureux.

Photo : Uncle Frank, de Alan Ball / Amazon Studios

            Bien que le film soit marqué par des moments tragiques, qui impactent et transforment les personnages au fil du temps, Alan Ball a expliqué qu'il voulait livrer une œuvre dont la fin n'était pas tragique, dans laquelle ce couple formé par deux hommes d'âge moyen pourrait survivre. La fin du film est extrêmement belle et bien construite, car elle montre l’importance de laisser le passé dans le passé et d’avoir confiance dans la famille. Nous découvrons qu’en fait le père de Frank était une personne dure avec tous les autres membres de la famille, ce qui nous fait rêver à un avenir dans lequel ces personnes en deuil trouveront la force et les moyens de rester ensemble, malgré leur caractère profondément distinct.

Constatations générales  

           Avec plusieurs scènes qui sont filmées en plan séquence, nous avons l’impression d’accompagner les personnages dans leur joie et dans leur tristesse. Ces scènes varient entre des angles ouverts pour donner une sensation d'immensité à l'intérieur des États-Unis et d'autres plans plus fermés, comme dans l’appartement new-yorkais du couplé formé par Frank et Wally et dans la vieille maison de la Caroline du Sud. Chaque scène capture le ton chaotique qui se rapproche de la vie de Frank, qui a peur des représailles de sa famille et ne veut pas que sa mère, son frère et sa tante parentale découvrent son homosexualité. La fin du film, d'une manière intense et apaisante à la fois, nous permet d’en découvrir plus sur cette famille et quelques secrets gardés depuis des années. Le sentiment qui reste après la conclusion de l’histoire, est le désir du spectateur de continuer à suivre les mésaventures de Frank, comme si ce film aurait pu avoir son moment « série télévisée » tel que Six Feet Under, restant avec nous plus longtemps juste pour le plaisir d’accompagner le quotidien de Beth, Frank et toute leur famille.

 

Le roadtrip et le partage / Uncle Frank, de Alan Ball / Photo : Amazon Studios 

         La construction des personnages est essentielle dans ce film. Paul Bethany est impressionnant dans le rôle de Frank, car le spectateur peut sentir que ce personnage n’est pas bien dans sa peau et qu’il est quelqu’un de très triste, étant donné qu'il n’a pas su échapper aux traumatismes de son passé. Sophia Lillis nous offre un personnage mélancolique et avec un dégré de maturité impressionnante, et Peter Macdissi nous apporte l’optimisme et la légèreté nécessaire pour accepter notre destin. Les trois, chacun à leur manière, proposent des performances pleines de sentiments, à la fois heureuses et tristes, et qui aident à raconter cette histoire d'intolérance et d'acceptation, dans une époque où l’homosexualité était cachée et mal vue. Bien que l’intrigue du film soit narrativement simple, elle constitue un voyage puissant pour qu’on puisse se débarrasser des liens du passé et enfin continuer sa vie sans craindre ce que nous sommes.

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