« The Bold Type » : les séries féministes intéressent-elles les hommes ?

J’étais à une soirée, entre filles comme on dit, lorsqu’un sujet récurent arrive sur la table : « Et toi, tu regardes quelle série en ce moment ? ». C’est là que j’ai entendu parler pour la première fois de « The Bold Type », en français « De Celles qui osent ». A cette instant, la discussion s’est enflammée et on m’a ABSOLUMENT conseillé de regarder cette série féministe, coole, drôle, décontractée, « qui donne le sourire » …en somme, qui fait du bien. Quelques jours plus tard, je propose à mon mari de commencer cette série avec moi : après tout, les séries « de filles » je n’y crois pas, comme je ne crois pas qu’il y ait des séries réservées qu’aux hommes. Sauf que voilà, nous regardons la bande-annonce : C’est l’histoire de trois meilleures amies, la vingtaine, qui travaillent pour le magazine défendant la liberté des femmes : Scarlet. Trois jeunes filles ordinaires qui veulent réussir, professionnellement et personnellement, dans une société où l’oppression masculine reste dominante.

Résultat : j’ai fini par regarder la série, seule, de mon côté, tandis que Monsieur regarda une série animée japonaise. Après avoir regardé plusieurs épisodes, j’ai eu envie de me renseigner sur cette série, ses objectifs, ses propos, son public pour mieux comprendre un phénomène que j’ai souvent rencontré : quand une série parle de femmes, on la classe souvent de « série de filles ». Et ça me dérange.

 

New York, New York.

               The Bold Type signifie à la fois le "caractère gras", en référence à la police d’écriture, et "du genre audacieux" ou "De celles qui osent" (titre en VF). En somme, le titre de la série évoque le courage dont font preuve les trois héroïnes, ainsi que la ligne éditoriale du magazine Scarlet, pour lequel elles travaillent.

« La série suit les carrières, les amitiés et les amours de trois jeunes femmes qui travaillent pour le magazine féminin new-yorkais Scarlet. Après plusieurs années passées comme assistantes, deux d'entre elles ont été promues : Kat est en charge des réseaux sociaux et Jane est désormais rédactrice. Sutton, quant à elle, cherche à obtenir un poste dans le pôle mode du magazine. Le trio va enchaîner les obstacles et s'entraider, chacune va apprendre à mieux se connaitre et ainsi évoluer aussi bien personnellement que professionnellement ». Wikipédia

« Un aperçu de la vie scandaleuse et des amours de certains responsables du magazine féminin mondial : Scarlet. La génération montante des femmes qui font le magazine s’épaulent alors qu’elles prennent des chemins différents dans ce monde intimidant. Ensemble, elles explorent la sexualité, l’identité, l’amour et la mode ». Vidéo Prime

« Les aventures personnelles et professionnelles de Jane, Kat, et Sutton, trois amies new-yorkaises qui réalisent leur rêve en travaillant pour Scarlet, un magazine féminin à succès. Mais alors qu'elles tentent de trouver leur place au sein de cet univers glamour et sans pitié, elles vont aussi devoir s'accomplir en tant que jeunes femmes, entre histoires d'amour, trahisons, et diktat des réseaux sociaux. Inspiré de la vie de Joanna Coles, ex-rédactrice en chef de Cosmopolitan ». Allociné

Parlons-en.

Si l’intrigue ne se veut pas compliquée, les thèmes abordés sont multiples, contemporains et concernent tout le monde : les inégalités salariales, le diktat de l’apparence, le sexe, l’orgasme féminin, les réseaux sociaux, le dépistage du cancer du sein, l'immigration, le racisme, l'homosexualité, la politique et même la religion.

« Tous ces sujets sont évoqués sans aucun tabou ». Télé Loisirs.

Joanne Coles, productrice exécutive de la série et ex-rédactrice en chef de Cosmopolitan, est membre du conseil d’administration de Snapchat et est l’une des figures les plus influentes du journalisme féminin moderne, qui se revendique féministe. L’intrigue s’inspire très librement de son histoire et de ses témoignages. On y ressent l’engouement et le respect qu’on peut ressentir vis-à-vis d’une femme qui a réussi dans un milieu compliqué et dominé par les hommes. Son homologue dans la série, le personnage Jacqueline Carlyle, patronne de la rédaction de Scarlet, rompt avec les images préconçues et tyranniques auxquelles les spectateurs peuvent s’attendre. Loin d’être un tyran, elle semble à l’écoute de ses employés, prête à prendre de son temps personnel pour les aider, les former et les soutenir. "La télévision a tendance à faire des femmes de pouvoir des personnages détestables, prêtes à tout pour écraser leurs subalternes. Jacqueline est, au contraire, une figure de mentor intelligente et bienveillante", analyse son interprète Melora Hardin.

Si les réseaux sociaux peuvent paraître effrayants, la série en montre les paradoxes. Le personnage de Kat Edison, responsable des réseaux sociaux de Scarlet, en est la parfaite représentante. Accrochée à son portable ou à son ordinateur, elle est toujours prête à lancer le « tweet » le plus percutant afin de dénoncer les absurdités des inégalités homme/femme. Dans l’épisode 6 de la première saison, Kat défend l’idée que si, les hommes peuvent montrer « leurs tétons » en couverture de magazine, les femmes aussi devraient être autorisées à le faire. Mais quand elle dénonce la misogynie d’une entreprise de casques de Réalité Virtuelle, non adaptées à la morphologie féminine, elle se retrouve attaquée et agressée par les réseaux sociaux eux-mêmes. Tous ses attributs de femme sont moqués et ridiculisés. La créatrice de la série, Sarah Watson, a échangé avec la directrice des réseaux sociaux de Cosmopolitan, Elisa Benson. Elle en conclura que "Ces technologies ont un pouvoir incroyable. Elles peuvent faire ressortir le meilleur comme le pire chez chacun d’entre nous. Je voulais montrer ces deux facettes."

Si le magazine fictif Scarlet aborde aussi bien des questions de sexualité sous toutes ses formes, que d’autres sujets sensibles, parfois polémiques, tels que le harcèlement, le slut-shaming, le male gaze, l’égalité salariale… etc, les articles rédigés par les héroïnes dans la série sont, en réalité, écrits par la sexologue Shannon Boodram et sont disponibles en intégralité sur le site de la chaîne Freeform !

 

« Trop féministe pour être honnête ? ».

Certes, l’amitié des trois héroïnes semble parfaite : aucune jalousie ni compétition ne vient interrompre leur relation alors qu’elles se sont toutes rencontrées comme assistantes au sein de Scarlet. D’ailleurs, la série ressemble plus à un fantasme qu’à une réalité de vie : la patronne est plus que bienveillante, jouant parfois le rôle de « mère », les filles peuvent se retrouver dans le showroom pour se confier ou boire du champagne, dans un New-York où le coût de la vie est exorbitant, surtout pour une vingtenaire, les trois héroïnes possèdent une garde-robe haute couture, et bien sûr, leur entreprise est peuplée d'hommes et de femmes aux physiques de mannequins.

Mais c’est surtout dans un article de Marie-Claire écrit par Morgane Giuliani que la critique est la plus forte :

« Très bien renseignée sur les enjeux féministes actuels, l'intrigue tombe parfois dans des facilités presque risibles ».

« Le personnage d’Adena El-Amin, photographe iranienne sans papiers, musulmane voilée et lesbienne, laisse un peu circonspect. Bien sûr que des femmes artistes immigrées musulmanes et lesbiennes existent réellement, mais transposée de cette manière, on a la désagréable impression que les scénaristes ont pris un shaker pour mélanger toutes sortes de discriminations et nous faire un exposé sur l’intersectionnalité ».

« Difficile, par ailleurs, de ne pas ricaner devant le fameux "fashion closet", comprenez, le fantasmé placard magique que chaque rédaction d'un féminin digne de ce nom est censée avoir, débordant de fringues plus extraordinaires les unes que les autres, et dans lesquelles on peut piocher sans jamais être inquiétée lorsqu'on cherche une tenue pour une soirée mondaine. Spoiler : ça n'existe pas ». 

« The Bold Type est une série dans l'air du temps et agréable à regarder. Si on peut se réjouir de son envie de représenter une nouvelle génération de jeunes femmes, on lui recommande un peu plus de spontanéité et de subtilité, par exemple, en montrant parfois ses actrices moins tirées à quatre épingles courant dans tout New York ». 

Un pour tous, et tous pour un.

Bon alors oui, ça reste une série avec des amourettes qui n’en finissent pas et des clichés à ne plus en voir le bout. C’est sûrement la raison qui a fait fuir mon mec et c’est bien dommage. Car on ne peut pas enlever à la série sa manière de promouvoir la solidarité entre toutes les femmes, en-dehors du simple cercle d’amies proches, et sa façon d’aborder des problématiques contemporaines mondiales. Et contrairement aux idées reçues, The Bold Type ne veut pas s’adresser exclusivement à un public féminin. Si les personnages principaux sont des filles, la série cherche à raconter des histoires et des relations qui sonnent le plus juste et universel possible.

"Il y a des garçons qui viennent me voir et qui me remercient. Ils ont commencé à regarder la série avec leur petite amie et en fait, ils ont accroché. The Bold Type parle à tout le monde." rapporte la comédienne Meghann Fahy.

Alors comment se fait-il qu’au XXIe siècle, des séries comme celle-là n’attirent pas les hommes « par eux-mêmes »? Pourquoi doivent-ils être encouragés par leur copine, par leurs amies, par des femmes ? Peut être que la manière dont sont traitées ces controverses n’est pas assez inclusive à leur égard mais il n’en reste pas moins que cette série est un vrai divertissement pour celui ou celle qui s’aventure à la regarder. De quoi passer un bon moment, tout en vous encourageant à vivre vos rêves et à vous battre pour le respect et l’égalité des Hommes…cette fois-ci avec un grand « H ».

"Je ne suis pas la voix de ma génération, mais je pense être une voix issue d'une génération." Hannah Horvath, série Girls.