Le Sacre du Printemps: comment une œuvre dont nous n'avons aucune trace a-t-elle pu bouleverser l'histoire de la danse ?

Le Sacre du Printemps est une œuvre majeure du XXe siècle, chorégraphiée par Vaslav Nijinsky sur une musique d’Igor Stravinsky. Ballet de 29 minutes constitué de deux tableaux, il met en scène les rituels de la Russie païenne à travers le sacrifice d’une jeune fille au dieu du Printemps dans l’espoir d’un renouveau. Depuis sa première le 29 mai 1913 au Théâtre des Champs-Elysées, ce ballet n’a pas cessé de fasciner les chorégraphes, à tel point qu’on compte aujourd’hui plus de 200 versions du Sacre. Symbole de modernité, de révolution, d’abandon des codes classiques, Le Sacre du Printemps a marqué l’histoire de l’art et pourtant il n’en reste aucune trace.

 

Le scandale du siècle :

Le Sacre du Printemps est considéré comme un ballet. Et pourtant, il n’est en rien comparable au Lac des Cygnes créé seulement dix-huit ans auparavant. Le terme de ballet est associé dans l’imaginaire collectif aux codes de la danse classique : des ballerines en tutus, sur les pointes, gracieuses et légères, et surtout une hiérarchie bien distincte entre les solistes et le corps de ballet. Au contraire, Le Sacre du Printemps met en scène des corps lourds, des danseurs et danseuses qui piétinent, des mouvements saccadés soulignant une partition dissonante. Tout dans cette œuvre, entre la musique, les décors et les mouvements, a choqué le public. Pour comprendre le scandale causé par la première, il est nécessaire de revenir sur l’histoire de la création du Sacre.

En 1909, le mécène russe Serge de Diaghilev fonde la compagnie des Ballets Russes. S’écartant des traditions, Diaghilev cherche à développer une nouvelle esthétique concentrée autour du concept de « Gesamtkunstwerk », soit l’œuvre d’art total. Pour cela, il travaille avec de nombreux artistes issus de domaines différents. On retiendra notamment le chorégraphe Vaslav Nijinsky, le compositeur Igor Stravinsky mais aussi Picasso, Matisse, Coco Chanel, Erik Satie, Jean Cocteau, Georges Balanchine… Diaghilev a su mettre en place un art de la collaboration afin de faire dialoguer ces artistes. Cela a permis la création de ballets expérimentaux mettant à égalité d’importance la danse, la musique, les décors, les costumes et les livrets.

La création du Sacre du Printemps a lieu aux débuts de la compagnie. Les Ballets Russes sont en train de se forger une réputation à Paris, ils se font connaitre par leur approche moderne du ballet. Cependant, le public des salles parisiennes est encore habitué aux ballets classiques, la danse moderne n’existe quasiment pas. Et en effet, les articles de presse de l’époque permettent de comprendre le décalage entre les habitudes occidentales et la culture slave qui a inspiré Nijinsky et Stravinsky. Le Sacre du Printemps a été qualifié d’œuvre primitive, barbare et cacophonique. De célèbres anecdotes racontent comment les spectateurs de la première criaient au scandale, Diaghilev éteignant et rallumant les lumières du théâtre dans l’espoir de calmer la foule et Nijinsky hurlant depuis les coulisses les comptes aux danseurs déboussolés. L’œuvre a tellement choqué le public qu’elle n’a été jouée que huit fois avant de disparaitre du répertoire de la compagnie.

Une œuvre d’archives :

Si Le Sacre du Printemps est aujourd’hui reconnu comme une œuvre de référence, c’est grâce au travail d’archives de la chorégraphe Millicent Hodson et de l’historien Kenneth Archer. En effet, si l’œuvre originelle n’a été jouée que huit fois, comment peut-elle avoir été retenue dans l’histoire au point d’inspirer des centaines de chorégraphes contemporains ?

Il est important de contextualiser la création du Sacre. En 1913, il n’y avait évidemment aucune vidéo, aucune trace de l’œuvre dans son entièreté. La danse se transmettait à l’oral. En 1987, Hodson et Archer ont pourtant reconstitué Le Sacre du Printemps d’après Vaslav Nijinsky. Pour cela, ils ont retrouvé des témoignages des danseurs de la compagnie et de Bronislava Nijinska, sœur de Nijinsky et elle-même chorégraphe pour les Ballets Russes. La partition de Stravinsky a été retrouvée en entier, annotée de quelques précisions sur le rythme et de dessins de l’assistante de Nijinsky, Marie Rimbert. Un total de huit photographies en noir et blanc, prises par le Baron de Meyer, ont permis de reconstituer les costumes. Quelques croquis en couleurs de la journaliste Valentine Gross-Hugo ont été utilisés afin de déterminer les décors peints par l’artiste et anthropologue Nicolas Roerich. Mais la source principale des recherches de Hodson et Archer a été les articles de presse.

                                                              

 

En effet, l’œuvre a fait un tel scandale que tous les journaux en ont parlé. On distingue à l’époque des critiques très engagées qui font soit l’éloge du génie russe, soit la condamnation d’une œuvre désordonnée et sauvage. Le croisement de ces différents témoignages a permis aux chercheurs de dégager les grandes thématiques de la pièce, les trajets des danseurs dans l’espace et leur rapport au corps. Le Sacre du Printemps d’après Vaslav Nijinsky – et selon ce que nous en savons aujourd’hui – c’est 46 danseurs, 113 musiciens, plus de 120 heures de répétitions, huit représentations puis plus rien.

En accord avec le livret écrit par Stravinsky et Roerich, Millicent Hodson et Kenneth Archer ont défini un premier tableau appelé « L’adoration de la terre ». Ce tableau met en scène des groupes de danseurs distincts, prosternés vers le sol, parfois immobiles et parfois martelant le sol. Les thématiques de rituel et de communion se font ressentir par des danses circulaires, imitant des combats entre des tribus. Les danseurs sont en transe, le lien sacré avec le Dieu est reconstitué. Le second tableau, « La danse sacrale », est marqué par la danse de l’Elue, choisie pour être sacrifiée. Par un corps en torsion, angulaire, et des mouvements qui ne cessent de se répéter, elle doit danser jusqu’à mourir.

Le travail de reconstitution de Hodson et Archer est minutieux, exemplaire. Presque sans aucune image, ils ont décelé les intentions originelles de Nijinsky. De nos jours, le ballet est appris tel qu’il a été reconstruit en 1987, cette version fait référence.

 

Une fascination toujours d’actualité :

Le Sacre du Printemps est encore aujourd’hui repris par de nombreux chorégraphes. De par sa chorégraphie mais aussi de par sa musique, le ballet a été une rupture esthétique révolutionnaire. Ses multiples relectures peuvent s’expliquer par son rapport brouillé avec la mémoire. Pour le journaliste et historien Philippe Verrièle, « Le Sacre est d’abord une affaire de légende ». Sans vidéo, qui semble être à ce jour le moyen le plus complet de garder trace d’une chorégraphie, on considère que seul l’essentiel de la danse est transmis à travers la mémoire des individus. Le reste n’est que légende. Il subsiste encore de nombreux mystères autour de l’œuvre, comme par exemple qui a eu la première idée de l’œuvre entre Stravinsky et Roerich même si on s’accorde désormais à attribuer la paternité du Sacre au peintre.

La notion de patrimoine chorégraphique se développe avec le Sacre du Printemps. Si une reconstitution parfaite est utopique, on cherche tout de même à respecter l’œuvre originelle. La musique et le livret sont des éléments indispensables car tangibles. Ils sont précis et permettent de retranscrire indiscutablement les intentions des créateurs. La danse en revanche est un langage subjectif, et dépend beaucoup des interprétations du public. Plusieurs systèmes de notation du mouvement ont été élaborés mais aucun ne fait office de langage commun, ce qui rend la transmission de la danse difficile. De plus, la chorégraphie de Nijinsky s’éloigne de tout ce qui se faisait en danse classique, il était impossible de poser des mots sur ses mouvements.

Au-delà de l’aspect révolutionnaire qu’on lui prête, Le Sacre du Printemps fascine car finalement on ne sait pas et on ne saura jamais à quoi la pièce ressemblait vraiment. Ce mystère ouvre un champ de possibilités infini aux chorégraphes, qui peuvent réinventer le Sacre selon leur propre langage chorégraphique. La reconstitution de Hodson et Archer est une version-cadre de l’œuvre. Cela signifie que toutes les versions de la pièce renvoient à cette œuvre de référence dans ce qu’on appelle un catalogue raisonné (les œuvres sont nomenclaturées et on leur attribue des numéros). Chaque version du Sacre du Printemps est à la fois une reconstitution et une invention, liant les éléments reconnus comme l’esprit de l’œuvre et les interprétations et envies propres de chaque chorégraphe.

 

Le Sacre du Printemps souligne l’essence même de la danse qui se définit comme un art éphémère. Il s’agit d’une œuvre de répertoire et pourtant elle n’existe plus vraiment. L’œuvre de Nijinsky a existé pendant huit représentations mais elle fait date dans l’histoire de l’art. Le scandale entourant la première a fasciné le public de 1913 et fascine toujours, notamment à cause – ou grâce ? – au mystère qui entoure la pièce. Le manque d’information sur l’œuvre originelle en accentue l’aspect révolutionnaire et pose de nombreuses questions sur l’œuvre en danse. Après tout, ne laisser aucune trace ne serait-il pas le destin de la danse ?