L’île d’or au Théâtre du Soleil : L’hommage d’Ariane Mnouchkine au Japon

Dans la dernière création du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine rend hommage à la culture nippone. Lauréate du Prix Kyoto en 2019, qui récompense de manière internationale l’œuvre d’un artiste et sa « contribution à la société humaine », la metteuse en scène a choisi de mettre le Japon à l’honneur dans son nouveau spectacle, grâce à son intrigue et à ses codes. 3h15 de théâtre qui en mettent plein la vue aux spectateurs.trices, et qui pourtant, peuvent les laisser sur leur faim…

Comment ne pas commencer par évoquer l’accueil du public, lorsque l’on parle du Théâtre du Soleil. Prélude inratable de la pièce, le cadre dans lequel on se retrouve immergés dès l’entrée dans le théâtre représente une expérience en soit. C’est en effet une habitude de la compagnie que d’habiller l’intérieur du bâtiment selon le thème du spectacle qui y est joué pendant plusieurs mois. Soigneusement décoré dans un style japonais, proche des traditions, le grand hall propose des grandes tables pour se restaurer. Plus loin, une autre salle où l’on peut s’installer tranquillement sous les lampions et apercevoir la scène qui accueillera l’histoire. Sous les gradins, on entrevoit les comédiens qui se griment, derrière un rideau transparent qui nous permet de les admirer en plein exercice. C’est ainsi que l’on se retrouve coupés du monde, plongés dans le cadre utopique du Théâtre du Soleil, et que l’on s’imprègne de l’ambiance de la pièce à venir.

C’est donc au Japon, sur une petite île reconnue pour sa paisibilité (L’île d’Or, Kanemu-Jima), que se déroule l’intrigue de la pièce. Un Japon qui n’est pourtant pas complètement lui-même, car il est l’image des rêves d’un personnage de metteuse en scène, malade et fiévreuse. Alors qu’elle est consignée à son lit, elle imagine un festival de théâtre international, perturbé par l’intervention de politico-businessmans qui souhaitent construire un casino sur l’île. Pour nous compter un conflit qui oppose, pour le dire de manière assez simplifiée, la culture et le profit, les comédiens défilent dans un décor mouvant, alternant entre rêves et réalité morose de la maladie. Les personnages du rêve sont masqués, tels ceux du théâtre Nō traditionnel. Pas de masques durs ici, mais des masques en tissus, qui déforment les traits sans pour autant les cacher complètement. Le procédé est assez déroutant, presque effrayant, à première vue. Dans ce Japon imaginaire, la langue parlée est le produit d’un procédé loufoque, qui la rend accessible aux francophones, tout en représentant l’étranger.

Grâce au festival de théâtre international, des personnages des quatre coins de la planète se côtoient sur la scène. C’est alors l’occasion d’évoquer un bon nombre de conflits politique monidaux. Chacun a quelque chose à exprimer, à montrer sur ce qu’il se passe dans son pays. Ces apartés fréquents peuvent faire perdre le fil de la pièce. La prise de position de la troupe semble alors nous dire que la transmission de messages politiques est plus importante que le fait d’être entrainé.es dans l’illusion narrative. L’émotion qu’ils provoquent est tout de même au rendez-vous, et sert habilement le propos engagé de L’île d’Or. Cependant, le risque reste tout de même de perdre l’intérêt des spectateurs.trices qui peuvent avoir du mal à suivre une narration décousue et finir par s’en ennuyer. On finit même par questionner la pertinence de certaines scènes, dont le propos est difficile à cerner. C’est notamment le cas avec une scène d’une très grande violence, qui peut être perçue presque comme gratuite : on imagine bien que ce n’est pas le cas, mais toujours est-il que le message n’est pas évident à traduire.

Si l’on peut se perdre dans l’intrigue, il reste toujours le travail de la scénographie pour nous séduire. Grâce à un système de plateaux mouvants, le décor change à chaque scène, dans un ballet rigoureusement organisé, qui force l’admiration. Les lumières et projections ajoutent la touche de féérie poétique que l’on aime retrouver dans des œuvres évoquant le Japon, ce pays fantasmé par les Occidentaux. En mêlant les matériaux comme le bois, le métal et la soie, les comédiens transforment le plateau afin de créer des tableaux scéniques d’une grande beauté. La magie opère.

Il semble finalement que L’île d’Or, dans son propos et dans sa forme, est un pied de nez fait aux politiques qui considérèrent la culture comme non-essentielle lors de l’année passée. Alors que, dans l’intrigue, les organisateurs du festival de théâtre de Kanemu-Jima doivent lutter pour que l’évènement ait lieu, la beauté du spectacle nous rappelle à quel point le théâtre est à-même de nous faire vivre des moments d’une grande intensité. La pièce en elle-même est un argument en faveur de sa propre nécessité. Dans un milieu qui a souffert de la crise sanitaire, le nouveau spectacle de la renommée troupe multiculturelle, insuffle l’idée que l’art survivra à toutes les maladies qui l’entachent.

 

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L'île d'or, Kanemu-Jima

À partir du 3 novembre 2021

Une création collective du Théâtre du Soleil
en harmonie avec Hélène Cixous
dirigée par Ariane Mnouchkine
musique de Jean-Jacques Lemêtre