Tous des oiseaux, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

Tous des oiseaux, texte et mise en scène de Wajdi MOUAWAD

 

 

 

 

 

 

©Simon Gosselin

Un jeune couple, Wahida et Eitan, se retrouve coincé dans un hôpital au cœur du conflit Israélo-palestinien alors qu’ils étaient partis à la recherche de la vérité sur les origines biologiques du père d’Eitan. C’est au chevet de l’homme qu’elle aime que Wahida va être confrontée à la haine des parents de celui-ci envers des origines arabes qu’elle ne reconnait même pas elle-même. L’histoire de ce couple va ainsi être dynamitée par la violence du monde, des familles, et des conflits des peuples qui les accompagnent…

NB : Cet article contient des informations cruciales sur l’histoire, il est donc conseillé d’aller voir cette pièce avant de lire ce compte-rendu. Vous ne le regretterez pas !


 

Une histoire intime…

 

Tous des oiseaux est avant tout une histoire d’amour entre deux jeunes gens. 

Wahida est une jeune Américaine d’origine arabe d’une extrême beauté, et Eitan est un jeune Allemand d’origine juive d’un pragmatisme absolu. Oui, il est nécessaire de préciser leurs origines, car nos Roméo et Juliette des temps modernes sont confrontés à un obstacle majeur : l’intolérance -et même la haine- d’une famille envers un peuple, au nom de leur propre origine. 
Si Wahida se définit comme américaine et n’assume ses origines arabes qu’à la fin de la pièce, elle est n’est vue qu’à travers elles par les parents d’Eitan.
 

« DAVID : Tu vois ce couteau ?
EITAN : Je le vois.
DAVID : Si je te le plantais dans la gorge qu’est-ce qui se passerait ?
EITAN : Tu serais infanticide.
DAVID : Fais ta vie avec cette femme et moi je t’appellerai parricide. » 
(I. 7.)
 

Pourtant, les premiers instants suivant le lever de rideau sont de très bon augure. Leur rencontre semble sortir tout droit d’un conte de fées. L’univers semble avoir volontairement réuni ces deux êtres. Sur scène, de grandes structures noires organisent l’espace. Sur celles-ci sont projetés des dessins répondant continuellement au déroulé de l’histoire. Au départ, ce sont des étagères remplies de livres qui apparaissent sur les murs. C’est une bibliothèque universitaire américaine. Le tête-à-tête est simple, plein d’humour, de joie, et de légèreté.  

 

 

 

 

 

 

 

©Simon Gosselin

 

 

 

 

 

 

©Simon Gosselin

 

Cependant, très vite, la table qui servait de bureau, puis de lit conjugal, se transforme en lit d’hôpital… Nous sommes en Israël, Eitan est dans le coma - blessé par la bombe d’un attentat.  

 

 

 

 

 

 

©Simon Gosselin

 

 

 

 

 

©Simon Gosselin

Les murs bougent pour créer les différents espaces. Les lumières s’adaptent en créant des motifs et des ombres. La musique répond aux émotions des personnages. Quelques meubles finissent de planter les décors. Grâce à cette scénographie modulable, nous passons d’un espace à l’autre, mais aussi d’un temps à l’autre car le passé et le présent s’entremêlent. Le récit est entièrement morcelé et désordonné. 

C’est dans cet univers mouvant que divers questionnements surviennent. Qu’est-il arrivé à Eitan ? Pourquoi les parents d’Eitan haïssent-ils Wahida sans même la connaître ? Pourquoi les amoureux sont-ils allés en Israël ? Mais, tandis que certaines questions trouvent des réponses, au fil de l’histoire, d’autres (plus profondes encore) font leur apparition. Qui sont réellement les parents de David, le père d’Eitan ? Quel est le secret qui meurtrit Leah, la mère (adoptive) de David ? Les spectateurs·rices sont inclus dans un drame intimiste, fondamentalement humain, qui ne cesse de se complexifier. 

 

Un drame à la Roméo et Juliette plongé dans le microclimat de la guerre…

Cette humanité est nécessaire à Tous des oiseaux. C’est par l’intermédiaire de cette histoire particulière que les spectateurs·rices doivent affronter la guerre, les idéologies, et les détestations. Avec ces personnages, les conflits israélo-palestiniens dont nous entendons tous parler ne sont plus uniquement des guerres lointaines. Ce sont des hommes et des femmes qui se combattent, se haïssent, et meurent, et des témoins qui en pâtissent et en meurent aussi.

« WAHIDA: (...) Cinq siècles plus tard, l’étage ici est toujours plein de désastres et dans chaque chambre des gens sidérés par l’inquiétude. On ne connaîtra jamais leurs noms. (...) Je me sens écrasée, écrasée par l’immense anonymat des chagrins (...). » (II. 9)
 

L’histoire singulière de cette famille composite qui se construit sur scène est sans cesse contrebalancée par le son d’un téléviseur qui vient raconter l’actualité de la guerre et compter les morts. 
 

« TELEVISEUR : L’opération « Nuage de grêle » a pris une ampleur inédite avec l’intervention des quatre mille soldats déployés sur l’ensemble des territoires palestiniens (…). Le premier ministre a indiqué qu’Israël « allait tout mettre en œuvre pour éradiquer une bonne fois pour toutes les organisations terroristes palestiniennes ». Pendant la nuit, trois soldats israéliens et cinq civils ont été tués par les roquettes abattues sur la ville de Nahariyya. » (II. 11.)
 

La guerre est elle-même matérialisée sur scène grâce au personnage d’Eden. Il s'agit de la soldate israélienne qui interrogeait Wahida au moment de l’attentat qui a envoyé Eitan à l’hôpital. 

 

 

 

 

 

©Simon Gosselin

 

 

 

 

 

©Simon Gosselin

La violence de la guerre, et la violence humaine, peut aussi être visible lorsqu’Eden agresse Wahida sexuellement, bien que cette scène, par son ambiguïté, reste ouverte à d’autres interprétations. 

Parfois, c’est l’environnement sonore qui interrompt les dialogues pour rappeler le contexte de guerre : des bombardements rugissent et font trembler toute la salle. L’atmosphère est alors si prenante que les spectateurs·rices sont littéralement pris aux tripes. Ils sont transportés au sein même de la guerre avec les personnages. La guerre, bien qu’elle ne soit pas au centre des conversations, rythme continuellement la pièce. 

« NORAH: Tu devrais partir. Rentrer chez toi, (...) oublier ce cauchemar qui va finir par te broyer.
WAHIDA: Je suis déjà broyée ! On est tous broyés ! »
 (II. 14.)
 

L’attentat et la guerre sont plus qu’une toile de fond pour la pièce, ils sont de véritables fils conducteurs qui mènent à des questions identitaires très profondes chez les personnages.

 

Origine et identité…

Dans le contexte du conflit israélo-palestinien, l’origine des individus devient un élément central. Chaque individu s’exprime d’ailleurs dans sa langue maternelle. Les sous-titres sont projetés sur les murs des modules construisant les espaces. Une des premières questions d’Eden lorsqu’elle interroge Wahida porte d’ailleurs sur son origine et sur celle d’Eitan.
 

« EDEN: Son nom ? 
WAHIDA: Eitan Zimmerman.
EDEN: Israelien ?
WAHIDA: Non, Allemand.
(…)

EDEN: Et tu baises un Juif pour ta thèse aussi ? Arabe ? Tu es Arabe ?
WAHIDA: Non...Si… » (I. 4.)

Pour certains des personnages présents sur la scène (notamment les parents d’Eitan), leurs origines sont le moteur d’une haine envers les peuples « ennemis ». Ces personnages ont construit leurs identités propres à partir d’un passé commun à leur peuple. Le poids de l’histoire et des conflits actuels sont alors déterminants.
 

« NORAH: Tu craches au visage de ton père (...)
EITAN: Je ne crache pas au visage de mon père !
NORAH: Tu craches ! Et tu craches doublement. Elle n’est pas juive et elle est Arabe. (...) C’est une Arabe, c’est son ennemi et tu ne peux pas en vouloir à ton père de penser ça ! Comment pourrais-tu en vouloir à un Juif d’être meurtri si en 46 son fils vient lui annoncer qu’il va épouser une bonne Allemande, bien blonde, bien blanche aux yeux bleus ! Personne, pas une tribu, ne supporte de voir partir son enfant dans la marmite de l’ennemi. L’identité du groupe ! C’est ça le mal, la misère des humains ! » 
(I. 7.)
 

Issue des conflits historiques et de l’état de guerre actuel, la haine éclate chez les protagonistes dans des discours profondément racistes dont la violence éclate à tout instant. Les personnages ont configuré un rapport particulier à l’autre, un rapport profondément raciste et haineux envers des peuples et des individus. Les discours mis en scène sont d’une violence extrême. Certaines phrases sont absolument insoutenables. 
 

« DAVID : Je ne voudrais pas être Palestinien aujourd’hui. C’est un peuple qui n’a plus de peuple que sa part animale. Des bêtes, des meutes, des assassins. (…) Ils ne sont que des rejetons de tribus arriérées débarquées ici par le feu, le viol, le sang (…). Espérons que le nombre de morts soit le plus élevé possible pour qu’il nous emplisse de colère. Les prochains jours seront sanglants et injustes, mais le sang et l’injustice sont aujourd’hui le seul moyen de vaincre cette lèpre. »
 

Mais, cette violence mise sur les devants de la scène n’est pas gratuite. Elle est même fondamentale car elle permet d’introduire des interrogations importantes qui rythment la pièce. 
Est-ce qu’à partir du moment où des peuples sont ennemis, les individus deviennent eux aussi ennemis ? Est-ce qu’apporter une nuance à cette idée fait de nous des traitres ? Ou est-ce qu’au contraire l’absence de nuance nous rend esclave ? Ce sont ces questionnements qui traversent la pièce en filigrane, comme l’explique Wajdi Mouawad dans une interview organisée pour des lycéens par le théâtre de La Colline1.

Finalement, est-ce uniquement l’origine qui définit l’identité de chacun ? 

Tous les personnages sont directement ou indirectement traversés par ces questions. Eitan est un juif israélien et est amoureux de Wahida, qui n’est pas juive et qui est d’origine arabe. Wahida, elle, ne se reconnait pas comme Arabe, car elle n’a pas été élevée dans cette culture à cause de la mort de ses parents. David, qui se définit tout au long par une judaïté haineuse vis à vis de toute altérité, va découvrir qu’il n’est pas l’Israélien intolérant et péremptoire qu’il croit être. Il n’est pas l’enfant biologique d’Etgar et de Leah. Il est en réalité d’origine palestinienne, coup fatal qui fait de lui-même l’objet de sa haine. Leah et Etgar, tous deux Israéliens, ont élevé un enfant qu’Etgar a trouvé dans un village palestinien complètement dévasté par la guerre (David)…
Chaque histoire personnelle introduit de nouveaux questionnements et de nouvelles réponses à tout ce qui définit, pour eux, leur identité. 

 

 

 

 

 

©Simon Gosselin

Tous des oiseaux questionne continuellement la limite entre l’origine et l’identité. David, amalgame tellement ces deux entités qu’il ne réussit pas à vivre une fois qu’il apprend la vérité sur ses parents. Toute sa vie il ne s’est défini qu’à travers ses origines juives, ou du moins celles qu’il pensait avoir. Une fois le mystère de sa naissance levé, il ne peut que mourir. 
 

« DAVID: Qu’est-ce qui est moi ? (...) « Je suis juif » est faux. « Je suis arabe » est faux. « Je ne suis pas juif » est faux, « je ne suis pas arabe » est faux. Comment partir en paix quand on découvre être son propre ennemi ?
WAZZAN: « Me voici » suffirait »
 (IV, 25)
 

Certains discours ou moment de la pièce détonnent face à ceux qui assimilent origine et identité. Eitan, par exemple affirme que l’origine historique de chacun ne compte pour rien dans l’identité. Seules comptent pour lui, de façon caricaturale, biologie et génétique. Pour lui, la seule chose qui importe est que nous sommes tous constitués de « quarante-six chromosomes».
 

« WAHIDA: Avec vous l’identité devient si simple.
EITAN: Quarante-six chromosomes »
 (I. 3.)
 

Leah raconte même qu’un jour des tests génétiques ont été fait pour prouver qu’aucun Juif n’avait été impliqué dans une suite d’attentat. Mais « quand les analyses de sang ont révélé un bazar sans nom, un mélange de nos généalogies, nos ADN, ou je ne sais quoi, on a arrêté d’analyser parce qu’on était en train de nous démontrer à nous-même que Juifs ou Arabes, on était tous pareils » (II. 10.)

Bien évidemment Tous des oiseaux n’apporte pas de solution définitive. Au contraire, Wahida, qui depuis le début était le personnage le plus détaché de ses origines, finit par ressentir le besoin de se reconnecter avec celles-ci. 
 

« WAHIDA: L’attentat a tout fracassé et les miroirs se sont cassés et ce qui reste est aussi simple qu’insupportable: je suis Arabe.(...) Depuis que je suis née on m’a appris à mépriser, à détester tout ce qui pouvait être arabe. (...) Je suis Arabe. J’ai beau être une intellectuelle, avoir fui au bout du monde, posséder un passeport américain, avoir changé de langue, j’ai beau t’avoir rencontré toi, le Juif, l’ennemi, (...) rien n’y change ! Je suis « ça ». » (III. 19)
 

Wahida quitte Eitan pour renouer avec ses propres origines. Elle est arabe, et il est l’ennemi de son peuple. Ainsi pour une raison inverse, elle rejoint l’avis des parents d’Eitan. Pour elle il ne s’agit pas seulement de refuser l’autre, l’ennemi, le différent, mais de retrouver -fut ce par l’excès en abandonnant Eitan- l’amour là où il n’y avait eu que déni de son être propre. Si on ne peut pas penser qu’elle a raison de quitter Eitan pour des questions d’origine, on comprend pourtant qu’elle ait besoin de retrouver son histoire et que l’attentat auquel elle vient de survivre l’ait changé. Elle a besoin d’apprendre à aimer ce qu’elle a toujours appris à détester. 

Dans son interview1, Wajdi Mouawad explique qu’effectivement origine et identité ne sont pas la même chose, mais sa pièce n’offre pas de réponse toute faite. La pièce est là pour poser des questions, et les spectateurs·rices doivent déployer un regard critique tout le long de celle-ci. 

 

Finalement…

Finalement Wajdi Mouawad réintègre de l’humanité dans les conflits déshumanisants qui occupent constamment l’actualité. Il ne s’agit plus d’un parti contre un autre, ou d’un peuple contre un autre, mais d’hommes et de femmes élevés dans une rage, et surtout dans une peur de l’autre. Entre ode à l’amour et conflit identitaire intérieur, la pièce nous emmène dans les tréfonds de nos êtres. Si nous ne sommes pas définis par nos origines, le sommes-nous par notre culture ? Peut-on et faut-il renouer avec des origines perdues ? L’amour peut-il dépasser un conflit entre des peuples ennemis ? Sommes-nous des traîtres à choisir l’amour contre la haine ? 

 

1. Cette interview est enregistrée sur le site du théâtre de La Colline