“Crazy Ex-Girlfriend” ou la série musicale pour ceux qui n’aiment pas les comédies musicales

Crazy Ex-Girlfriend (Ex petite amie folle) est une expression américaine sexiste, qui amène à décrédibiliser les anciennes conquêtes amoureuses des garçons, les traitant de folles. Déconstruire ce terme a été le jeu d’une série comédie-dramatique intitulée en conséquence Crazy Ex-Girlfriend. Ce n’est donc pas le spectacle d’un homme traqué par une ex folle qui nous est présenté, mais l’histoire d’une femme racontée par des femmes qui vit avec cette étiquette et qui en affronte le sexisme qu’elle induit.

Rebecca Bunch est donc cette “crazy ex-girlfriend” qui décide d’abandonner sa carrière et sa réussite professionnelle à New York pour suivre son ex d’un amour de vacances d’il y a 10 ans dans sa ville natale de West Covina. Dans cette petite ville de banlieue, les personnes qu’elle rencontre semblent correspondre à tel stéréotype de série ou de film romantique. Mais plus Rebecca interagit avec eux, plus ils révèlent quelque chose de particulier. Elle inspire ces personnes avec ce changement “insensé”, en se mettant à la recherche du bonheur. Ainsi, eux-mêmes commence aussi à s’interroger et reconnaître qu’ils ne sont pas toujours eux-même heureux et ce qu’ils peuvent faire pour changer cela. Cette série met également en lumières différents sujets plus ou moins sensibles, comme tout ce qui va toucher à la dépression et aux autres maladies mentales, des problèmes que l'ont peut vivre dans une relation amicale ou amoureuse, l'héritage juif ou encore la question des addictions.

 

C’est la vie dans toute sa diversité et sa complexité qui est représentée

La distribution est extrêmement diversifiée et comprend des personnages souvent sous-représentés, comme les bisexuels ou les Américains d’origine asiatique. Il y a un niveau d’engagement à la normalisation et à la lutte contre les stéréotypes. Il ne s’agit pas seulement de remplir un quota. La diversité ne résume pas au casting, elle naît dans l’écriture. Par exemple, dans l’épisode "Mon premier Thanksgiving avec Josh", il est important que la famille de Josh soit philipienne. Il devient alors fondamental pour la trame de cette histoire d’explorer des vies souvent marginalisées, d’étudier les effets que cette marginalisation peut avoir et de proposer de nouvelles images en contrepoint. Paula est un très bon exemple de personnage qu’on essaye de ne pas trop montrer à la télévision parce qu’il ne fait pas rêver : une quarantenaire un peu ronde, mère de famille et acharnée à son poste d’assistante juridique dans un cabinet d’avocat modeste de banlieue. Mais si on lui laisse une chance et qu’on lui donne la parole, on découvre tellement de choses sur elle et elle-même a beaucoup à dire.

Cette série est créée et dirigée par Aline Brosh McKenna et Rachel Bloom, qui joue par ailleur le rôle de Rebecca Bunch. Aline Brosh McKenna est la célèbre scénariste du Diable S’Habille En Prada, et Rachel Bloom s’est illustrée dans la création de plusieurs chansons comiques comme Die When I’M Young dans les années 2010. Bien qu’on puisse apprécier la série sans vraiment se prendre la tête, il y a tout de même des questions assez ambitieuses, voire même existentielles, que soulève cette histoire. Des questions que nous nous posons tous, mais qui ici sont représentées de façon inédite : pourquoi suis-je comme cela ? Qu’est-ce qui me rend heureux.se ? Qui suis-je censé.e être ? Il y a beaucoup de beauté et de perspicacité dans Crazy Ex-Girlfriend, beaucoup de vie, de joie et de tristesse. Dans le tout premier épisode, on voit une avocate d’un grand cabinet réputé de New York faire un burn out et qui quitte son poste et ne donne plus jamais de nouvelles. Et nous allons suivre ce personnage et vivre son histoire pleine de découvertes, qui résonne avec la vie, le dynamisme et surtout au rythme de la musique.

 

Rassembler par un genre cinématographique qui ne fait pas l’unanimité

On peut dire qu’il s’agit d’une comédie anti-romantique et surtout que c’est une comédie musicale pour ceux qui n’aiment pas les comédies musicales. Mais les passages musicaux s'intègrent tellement bien dans la narration, qu'on se laisse très facilement entraîner par le rythme et finalement à participer à ce qui peut apparaître comme une espèce de blague. Les musiques et chorégraphies sont des parodies d’autres musiques déjà existantes, des chanteurs en particulier ou mêmes d’autres comédies musicales, modernes au non. Ainsi, So Maternal parodie Uptown Funk de Mark Ronson (2015), I Give Good Parent reprend le style de la chanteuse Nicki Menaj, Anti-Depressants Are So Not A Big Deal s’inspire du style de Lalaland, on reconnaît dans I’ve Got My Head In The Clouds des ressemblances avec Singing in the rain ou encore ou encore avec Fred Astaire et Ginger Rogers dans Settle For Me. Ces différentes chansons arrivent, même avec ce ton de légèreté et de désinvolture, à viser juste. Par exemple, avez-vous déjà espionné quelqu’un en ligne (Research Me Obsessively), ou vous êtes-vous déjà senti mis à l’écart parmi vos amis, ou avez-vous déjà réalisé que la solitude mène inévitablement à des pensées sombres (Thought bubbles) ? 

Rachel Bloom dit ceci à propos de l’anxiété:  "Ce qui m'a le plus aidée à surmonter mon anxiété et ma dépression, c'est de réaliser que je ne suis pas seule. Je suis naturellement pétillante, même quand je suis triste. Mais voici ce que les gens ne peuvent pas voir : pendant une spirale dépressive, le monde est sombre. J'ai peur de l'anxiété, puis je crains que l'anxiété ne ruine ma vie. C'est le serpent qui se mord la queue. Mais en m'ouvrant aux autres, j'ai découvert que beaucoup de gens ont ressenti la même chose". (Rachel Bloom, Glamour, 2016) Cette série dit que c’est en parlant de choses, qui n’ont pas l’air très importantes de premier abord, que des personnes peuvent résoudre leurs problèmes, qu’il s’agissent d’étiquettes injustes, de problèmes psychologiques réels ou de traumatismes d’enfance. Ce sont des évènements qui ont déjà touchés quelqu'un; même si on pense être un cas isolé, nous ne sommes finalement pas seuls. C’est une série sur la guérison, des personnes qui se rassemblent et compatissent, qui apprennent de cette diversité de voix et de perspectives. C’est un spectacle sur l’inclusion et qui veut à tout prix vous inclure vous également, peu importe qui vous êtes.