Meurtre à l'heure du thé : réchauffer ses fêtes de fin d'année avec Agatha Christie


Agatha Christie en 1925 à
l'âge de 35 ans

« Un crime peut être une œuvre d’art, et un détective un artiste » écrivait Agatha Christie en 1933 dans Le Couteau sur la Nuque. Un cadavre dans la bibliothèque, La plume empoisonnée, Le Crime de l’Orient-Express ou Les dix petits nègres (Ils étaient dix) … les innombrables et éternels romans de la « reine du crime » ont accompagné mon adolescence. Ils furent mes premières lectures « d’adulte », auxquelles je reviens d’ailleurs encore très souvent, et j’aimerais rendre hommage à cette écrivaine unique qui a marqué le vingtième siècle, en mettant en lumière trois de ses œuvres qui m’ont le plus marquée.

 

La plume derrière le livre

 

Faut-il encore présenter Agatha Christie ? Ayant écrit 66 romans, 154 nouvelles et 20 pièces de théâtre, et étant l’auteure la plus traduite au monde et la seconde la plus lue par les britanniques après Shakespeare, je doute que ce soit nécessaire. Sans avoir forcément lu l’un de ses romans, il est peu probable que vous soyez passés jusqu’à maintenant à côté d’une des nombreuses adaptations au cinéma ou à la télévision de son œuvre. Parmi ces dernières, il faut mettre en avant les excellentes séries Hercule Poirot et Miss Marple d’ITV,  ou la série française Les Petits Meurtres d’Agatha Christie ; au cinéma, il y aurait bien sûr le célèbre Crime de l’Orient-Express de 1974 réalisé par Sidney Lumet, mettant en scène tout le gratin hollywoodien de l’époque, Meurtre au soleil dans lequel on retrouve Peter Ustinov dans le rôle de Poirot, mais aussi Maggie Smith et Jane Birkin par exemple, ou encore la nouvelle version (2017) du Crime de l’Orient-Express réalisée par Kenneth Branagh, qui vient d’ailleurs de sortir une nouvelle adaptation de Mort sur le Nil cet automne. Pour n’en citer que quelques-unes…


               Agatha Christie dans
              les années 1970

Comment expliquer ce succès, cette place exceptionnelle dans la littérature policière aussi bien que dans la littérature anglaise ? Le seul maître du genre que l’on puisse comparer à elle est Arthur Conan Doyle, et globalement, c’est un domaine qui comptait peu de femmes avant le renversement fulgurant que fut l’œuvre d’Agatha Christie. Parmi ses ancêtres littéraires victoriens, il y a Wilkie Collins dont le célèbre roman La Dame en Blanc est considéré comme l’une des premières pierres de l’édifice qu’est le roman policier moderne. À la même époque, Mary Elizabeth Braddon écrivait aussi de longs romans policiers avec une nouveauté : comme dans la série Columbo, le coupable était révélé au début du roman. Agatha Christie, pour sa part, a inventé les bases d’un genre nouveau, souvent qualifié de « cosy mystery ». Contrairement à Sherlock Holmes, le héros de Conan Doyle, ses détectives à elle passent le plus clair de leur temps hors de l’action, à réfléchir, à faire travailler leurs « petites cellules grises ». Et puis, Hercule Poirot est peut-être un brillant détective reconnu et imbu de lui-même, comme Sherlock Holmes, mais il a aussi une personnalité humaine, des caractéristiques dont on peut se moquer gentiment. Quant aux autres détectives qu’elle met en scène, ils sont assez humains, eux aussi, voire même banals, rarement pris au sérieux, comme c’est le cas de Miss Marple, une vieille femme qui passe son temps à tricoter en observant la société autour d’elle, que tout le monde traite comme une grand-mère gâteuse jusqu’à ce qu’elle révèle, triomphante, l’identité de l’assassin. Chacun peut s’identifier à eux, et donc, se rêver détective, et même tenter de résoudre soi-même l’enquête avant la fin du roman, puisque tous les éléments sont à notre disposition. C’est ça la grande innovation d’Agatha Christie : inutile d’être un super-héros pour combattre le crime, il suffit de réfléchir ; inutile aussi de voyager aux quatre coins du monde et de mener une vie trépidante :  des crimes pittoresques et romanesques à souhait ont lieu chez nous.  


Geraldine McEwan interprétant Miss Marple
dans la série d'ITV

Pourtant, la célèbre créatrice d’Hercule Poirot et de Miss Marple a aussi sa part d’ombre. Derrière cette œuvre monumentale, dont la portée et la postérité ont dépassé leur auteure, il y a une vie écoulée dans le mystère. Qui était la vraie Agatha Christie ? C’est à cette question que tente de répondre une bande dessinée parue en 2014, écrite par Anne Martinetti et Guillaume Lebeau et dont les dessins sont d’Alexandre Franc, intitulée Agatha : la vraie vie d’Agatha Christie, que je vous recommande chaudement, car elle nous plonge dans l’univers réel de l’écrivaine et esquisse les contours de sa vie par une multitude de facettes différentes. Voici six choses à savoir sur la vraie vie d’Agatha Christie :

 

  • Ayant travaillé dans une pharmacie d’hôpital militaire pendant la Première Guerre mondiale, elle s’y connaissait très bien en poisons et c’est ce qui lui a inspiré son premier roman : La mystérieuse affaire de Styles. Étant souvent désœuvrée pendant ses après-midis de travail, son imagination déjà très développée s’emballa ; comme elle l’écrit dans son autobiographie : « Je me mis à réfléchir au type d’intrigue que je pouvais utiliser. Comme j’étais encore entourée de poisons, peut-être était-il assez naturel que je choisisse la mort par empoisonnement. »

 

  • C’est pendant la Première Guerre mondiale, à Torquay, une station balnéaire où se trouve sa maison familiale, qu’elle trouve l’inspiration pour le personnage d’Hercule Poirot en observant les réfugiés belges vivant dans la paroisse voisine. L’un d’entre eux en particulier lui paraissait comique avec sa moustache soignée et son chapeau melon, et c’est lui qu’elle reprit comme modèle pour le célèbre personnage, dont la création marque aussi la naissance de son œuvre, puisqu’il apparaît dès le tout premier de ses romans. Même si plusieurs autres détectives occupent une place importante dans l’œuvre de Christie, c’est sans aucun doute Poirot qui fut le plus lié à sa créatrice, puisqu’elle le fait mourir dans Hercule Poirot quitte la scène, écrit en 1940 mais paru en 1975, juste avant la mort de l'écrivaine.

 


  •                  David Suchet interprétant Hercule Poirot
                       dans la série d'ITV


    Mariée à Archibald Christie depuis 1914, lasse des infidélités de ce dernier, et voulant retrouver la liberté et l’anonymat, elle disparaît un soir de décembre 1926. Elle sera retrouvée dans un hôtel de station thermale une semaine plus tard, ayant apparemment perdu la mémoire. À la suite de cet événement, elle divorcera et ne reviendra jamais sur cet épisode qui reste un vrai mystère. Aujourd’hui encore, on ignore s’il s’agissait d’une astucieuse mise en scène pour reprendre sa liberté sur son œuvre qui commençait à prendre le pas sur sa vie, une fuite après une dispute avec son mari qui s’est terminée en accident, ou encore si elle a rencontré des extraterrestres comme cela est suggéré dans un épisode qui lui est consacré par la célèbre série britannique Doctor Who… Quoi qu’il en soit, cet événement attise toujours la curiosité, jusqu’à être parfois considéré comme un fait central de sa vie, l’angle mystérieux révélant sa véritable personnalité ; c’est sans doute pousser la fascination un peu loin, mais le fait est qu’en voulant probablement fuir la notoriété et les médias, elle s’est vu ouvrir les portes de la gloire médiatique.

 

  • Après son divorce, elle voyage et part explorer le Moyen-Orient. En Irak elle rencontre un archéologue du nom de Max Mallowan, qui deviendra son époux, et qu’elle suivra souvent dans ses expéditions, ce qui lui inspirera de nombreux romans dont l’intrigue se déroule dans cette région, comme Mort sur le Nil.

 

  • Elle a écrit six romans non policiers sous le pseudonyme de Mary Westmacott, dont le premier paraît en 1930 ; sa notoriété en tant qu’auteure de romans policiers l’empêchant de s’épanouir dans un autre genre littéraire, car son public en aurait été perturbé, et plein d’attentes. Avec ces six romans, elle laisse apparaître son goût pour le roman sentimental. Elle fut démasquée derrière ce pseudo en 1946 par un critique américain.

 

  • Anoblie par la reine Elizabeth II en 1971, elle devient Dame commandeur de l’ordre de l’Empire britannique et donc Lady Agatha Christie, 5 ans avant sa mort. Née en 1890, dans une famille de la bourgeoisie aisée, son œuvre incarne les vestiges d’une société victorienne impérialiste dans laquelle elle a grandi et qu’elle regrette même selon son autobiographie. Ces valeurs désuètes se manifestent à travers ses galeries de personnages appartenant tous à une société aisée ; excentriques et uniques comme peut l’être Hercule Poirot par exemple, ses détectives se font aussi les représentants d’une morale et d’une justice qui semblent figées dans le temps : bien qu’elle ait écrit ses textes sans interruption de 1920 à 1976, elle y laisse très peu transparaître les changements sociaux pourtant majeurs qui se sont déroulés durant cette période. Elle restera toujours fidèle à une certaine vision de l’Angleterre, ce qui explique peut-être sa place immuable dans le patrimoine culturel britannique, presque autant que la couronne elle-même, bien que son véritable titre royal se limite à celui attribué par son public : « Reine du Crime ».

 

Un meurtre sera commis le… : la pépite trop méconnue

 


          Un meurtre sera commis le... 
             aux éditions du Masque

« Un meurtre est annoncé, qui aura lieu le vendredi 29 octobre à dix-huit heures trente, à Little Paddocks », c’est ainsi que commence ce roman méconnu, le quatrième mettant en scène le personnage de Miss Marple, paru en 1950 : par une annonce dans le journal… un meurtre annoncé dans le journal, supposé avoir lieu dans la maison de Lætitia Blacklock. Tout le village s’y précipite, croyant à une murder party… Pourtant, un meurtre a bien lieu lors de cette soirée. De fausse piste en fausse piste, et de tragédie en tragédie, les villageois ne voient pas le bout de cette enquête sans queue ni tête jusqu’à ce que Miss Marple arrive pour sauver la mise.

Ce roman a été ma toute première lecture d’Agatha Christie, à l’âge de 13 ans, alors que ma professeure de français nous avait demandé de lire un de ses romans au choix parmi plusieurs, et que celui-ci était le seul disponible au CDI. Je connaissais les histoires d'Agatha Christie par les séries télé, mais cette lecture a été une révélation. Encore aujourd’hui, je considère ce roman comme son meilleur ; c’est sans doute en partie parce que c’est pour moi une véritable madeleine de Proust. J’avais été complètement bluffée par la finesse de l’intrigue et des retournements de situations, et peut-être qu’en en lisant de plus en plus, et en retrouvant peu à peu ces « ficelles », j’ai toujours gardé en tête que le roman de la découverte ne pouvait être égalé. J’y ai aussi découvert le plaisir de se prendre pour le détective, de formuler des hypothèses, et d’obtenir les réponses en temps voulu, chacune amenée avec son lot d’explications et d’éclairages qui, à la fin, reconstituent le puzzle dans une solution des plus satisfaisantes. De plus, ce roman occupe, à mon avis, une place particulière dans l’œuvre d’Agatha Christie : pas d’intrigue sensationnelle ou marquante comme celles du Crime de l’Orient-Express ou d’Ils étaient dix (anciennement les Dix Petits Nègres) ; Un meurtre sera commis le… ne fait pas partie des romans connus, mais il est représentatif du style et de l’ambiance que l’on retrouve dans la majorité des œuvres de l’écrivaine, et dans cette catégorie-là, il fait partie des meilleurs. Il est important parce qu’il montre ce qu’est vraiment le travail d’Agatha Christie : une plume habile et persistante qui a travaillé inlassablement pendant une cinquantaine d’années.

 

Le meurtre de Roger Ackroyd : la révolution scénaristique

 


Édition du roman

Septième roman de la « duchesse de la mort » publié en 1926, Le meurtre de Roger Ackroyd est peut-être son plus célèbre. C’est avec ce roman qu’elle commence à être reconnue comme une grande inventrice. Si elle cherche encore son style dans ses romans précédents, celui-ci marque le début de sa grande période de créativité. Son œuvre tout entier est un renouvellement des codes du roman policier, et, sachant que, chez Agatha Christie, la résolution de l’énigme se joue en dialogue avec le lecteur, la première étape de sa révolution consiste à jouer un maximum avec ce dernier, à l’embrouiller. Et ce roman en est l’incarnation parfaite : on soupçonne absolument tous les personnages du roman les uns après les autres, jusqu’à une fin d’une rare inventivité, dont on ne peut que se souvenir, même des années plus tard.

L’enquête menée par Hercule Poirot sur le meurtre de Roger Ackroyd, retrouvé mort dans son bureau, est parasitée par de nombreuses intrigues autour des proches de la victime, que le détective comme le lecteur doivent désamorcer une par une. C’est un véritable jeu de piste, avec, comme l’auteure en avait l’habitude, des plans de la scène du crime dessinés intégrés au récit, afin que le lecteur ait vraiment ses chances de découvrir le fin-mot de l’histoire avant le dénouement, et au passage, de tester la solidité de l’intrigue imaginée par l’auteure. Ici, le scénario est à toute épreuve ; c’est dans ce roman que l’on sent une véritable aisance apparaître chez l’auteure, à la fois dans le style d’écriture, dans la libération de sa créativité, et dans l’élaboration du processus. En effet, malgré les difficultés que peut amener un tel principe dramatique (que je ne révèlerai évidemment pas ici, vous l’aurez compris), l’écrivaine a su échafauder tout autour un univers complexe et crédible.

 

Cinq petits cochons : le roman de la maturité

 


        Cinq Petits Cochons réédité
        chez Le Livre de Poche

Paru en 1942, ce roman est ma toute dernière lecture de la grande romancière, et ça a été un grand plaisir de retrouver un vent de fraîcheur comme cela faisait longtemps que je n’en avais pas ressenti dans l’un de ses romans. Encore une fois menée par Hercule Poirot, cette enquête en « sens inverse», l’ancêtre du cold case, joue sur l’art du détail et l’observation aiguisée de la psychologie humaine.

Elle commence par l’arrivée d’une jeune femme, qui vient trouver Hercule Poirot avec une requête inhabituelle : quinze ans auparavant, sa mère a été condamnée à mort pour le meurtre de son père, artiste célèbre de l’époque, réputé aussi pour ses nombreuses maîtresses. La culpabilité de la mère semble avoir été une évidence pour tout le monde, d’autant plus que cette dernière n’a pas tenté de se défendre au procès. Pourtant, la jeune femme est persuadée de l’innocence de sa mère et prie Poirot de reprendre l’enquête à zéro. Malgré l’impossibilité de trouver le moindre nouvel élément de preuve, Poirot accepte, et devra se baser uniquement sur la psychologie des cinq suspects : les cinq petits cochons de la comptine anglaise.

C’est tout d’abord l’enquête la plus structurée que j’ai pu lire d’Agatha Christie : ayant la liberté de procéder à son rythme, sans se presser, Poirot va enfin avoir la possibilité de nous montrer comment il travaillerait s’il avait le temps ; ainsi, chaque suspect va donner trois fois sa version des événements sous un angle différent ; autrement dit, le lecteur peut lire la même histoire à quinze reprises ! Ce qui n’empêche pas le roman d’être passionnant, au contraire, il nous permet d’avoir tous les détails sous les yeux, à notre portée, rangées méthodiquement… et d’être quand même berné par le remarquable tour de passe-passe final.

C’est aussi un roman où l’on retrouve Poirot dans toute sa splendeur : magnifiquement suffisant, s’amusant à user de tous ses stratagèmes et triomphant du passé sans lui laisser le moindre espoir. Cette maîtrise du détail, de la psychologie, des traits subtiles du personnage et l'aisance dans les retournements de la narration, me font dire que, malgré son titre enfantin, dans l’œuvre d’Agatha Christie, ce roman est bien le roman de la maturité.