La Cinetek : renouveau cinéphilique à l’aune de la SVOD.

La SVOD, voilà un terme qui attise la controverse. Si le bingwatching, netflix&chill et autres sont sans contestations devenues des pratiques culturelles à part entières, les flux, les standards d’images qu’ils impliquent ont, quant à eux, bouleversé nos rapports aux films à tel point que certains crient à la mort du cinéma.  Le mystère de la séance en salle qui tient à l’immobilité du spectateur, à sa vision submergée par des images gigantesques a laissé place à la quotidienneté, à un utilisateur autonome qui peut contrôler le défilement du film (pause, accélérations) et dont le regard encadre des images à présent miniaturisées. Cependant, ce serait moins le numérique qu’il s’agirait de condamner que les dispositifs marchands mis en place par les sites de streaming qui uniformisent notre expérience cinématographique. Cet article se proposera alors d’étudier, au travers de l’exemple de la Cinetek, les possibles revalorisation cinématographiques à l’aune de la SVOD.

 

« LaCinetek est née d’un rêve, un rêve de cinéastes et de cinéphiles. » : rendre accessible au plus grand nombre les films de patrimoine. En 2013, au cours d’une réunion à la Société des Réalisateurs de Films, trois cinéastes : Pascale Ferran, Cédric Klapisch et Laurent Cantet et le président d’UniversCiné, Alain Rocca aboutirent au constat suivant : les chaînes de télévision publiques programment de moins en moins des films de patrimoine et les plateformes de vidéos à la demande n’ont pas su pleinement en prendre le relais. Les trois cinéastes ouvrent alors une plateforme en ligne regroupant les classiques du XXe siècle. La ligne éditoriale établie, il ne restait plus qu’à élaborer le catalogue. Pour ce faire, les créateurs de la Cinetek demandèrent à des réalisateurs  du monde entier de partager leur cinquante films de chevet. Ce sont le regroupement de ces différentes listes qui font la programmation de la plateforme. Cette « cinémathèque des réalisateurs » opère dès lors un vrai travail de collectionneur : retrouver les films proposés parfois disparus, en acquérir les droits. Dans ce siècle du tout numérique est réintroduit quelque chose d’une effervescence  cinéphilique qui avait pu être ressentie à la création de la Cinémathèque par Franju. Cet enthousiasme est  d’ailleurs contagieux pour le spectateur : il parcourt les listes, s’y promène, s’y perd redécouvrant ainsi certaines de ses madeleines cinématographiques. La Cinetek devient alors un espace numérique de curiosité et de partage cinéphilique.

La patrimonialisation  comme ligne éditoriale : 

L'objectif de La Cinetek est de créer une cinémathèque virtuelle accessible à tous. La plateforme compte aujourd’hui mille quatre cent films du XXe siècle dont cinq cent cinquante inédits en Vidéos à la demande. Le catalogue surprend par sa diversité et sa complémentarité. Outre l’approche par réalisateurs, le site offre différentes entrées à la fois historiques et thématiques ( sélection du mois, le «point sur »). Le site est un véritable dédale, chacun pouvant y (re)trouver son bonheur. L’impression labyrinthique est d’autant plus forte que le catalogue constitue un dédale en expansion.

En effet, la Cinetek oeuvre à un travail de patrimonialisation qui ne se réduit pas à la diffusion du panthéon cinématographique. Elle part également à la recherche de films disparus, tente d’en retrouver les copies, d’en acquérir les droits. Il y a une véritable dévotion aux films et à leur conservation. Bien qu’il s’agisse d’une plate-forme par essence dématérialisée, la Cinetek porte une attention toute particulière aux films dans leur matérialité la plus pure : la pellicule. Tout film est ainsi accompagné de sa fiche technique, d’une indication sur l’état de la copie ainsi que de documents d’archives fonctionnant comme un commentaire historique et esthétique sur le film. Non seulement, ce dispositif met en évidence le cinéma comme héritage culturel mais il permet aussi de croiser monde matériel et monde numérique. Ces ramifications, ces connexions entre le réel et le virtuel sont également assurées par une numérisation d’archives des différentes cinémathèques. En effet, la plateforme met a disposition des « trésors cachés », des collections que nous ne pouvions trouver que sur les étagères et les rayons d’institutions. Nous pouvons notamment redécouvrir les films de Jean Epstein fournis par la Cinémathèque Française ou encore se laisser surprendre par les films d’Alice Guy proposés par le distributeur et restaurateur LobsterFilms. Par conséquent la logique patrimoniale de la Cinetek impulse une nouvelle forme de maillage culturel entre les établissements. Elle participe également à la démocratisation culturelle en ce sens qu’elle renouvelle l’accessibilité et nos rapports parfois complexés aux institutions. Cette démocratisation est d’autant plus  apparente que l’accès aux rayons numériques est tout à fait gratuit, seuls la location ou l’achat des films étant payantes. 

Rencontres des différents cinéphiles : 

Avec quatre-vingt-neuf cinéastes associés, LaCinetek, est une plate-forme où se rencontrent, se croisent  différents cinéphilies. Le site rassemble des films très divers tant d'un point de vu historique qu'esthétique. Il n’apparaît donc pas un goût cinéphilique universel, mais bel et bien une pluralité de regards. La Cinetek rappelle que la richesse d’un patrimoine artistique tient de sa diversité. Pour autant, la plateforme ne tombe pas dans l’écueil du relativisme. Chaque sélection se déroule selon une problématisation fine et rigoureuse. Par exemple, la sélection pour le mois de novembre 2020 marquée par le second confinement, s’est construite autour du thème suivant : «Tours et détours : sur la route ». La lecture de la programmation se transforme en un véritable tour du monde. Nous commençons par une traversée des mégapoles américaines de New-York (Taxi Driver, M. Scorsese )  à Miami (New-York Miami, Capra) avant de s’envoler pour Tokyo avec Lost in Translation de Sofia Coppola. Par la suite, la programmation nous fait errer dans les campagnes européennes au gré de Win Wenders et d’Agnès Varda et nous ouvre finalement aux espaces de contre-cultures (Easy Riders Dennis Hooper, Dead Man Jim Jarmush). La liste est conçue de manière à nous enfoncer de plus en plus dans des interstices, des espaces fantomatiques comme pour nous arracher à un quotidien devenu sclérosé et sédentaire. La programmation vise les grands espaces, elle tente de nous dépayser pour mieux nous faire rêver. 

Cette rencontre des cinéphilies est par la suite permise par la participation des spectateurs au site. En effet, les utilisateurs peuvent renseigner la Cinetek sur les droits d’acquisition de certaines copies, sur l’existence de bonus d’archives qui pourraient enrichir la compréhension patrimoniale d’un film. En ce sens, la Cinetek souligne que le patrimoine culturel est avant tout un patrimoine commun et partagé. Cette notion de communauté partagée a également été mise en place lors du premier confinement avec l’organisation d’un ciné-club, tradition cinéphilique placée sous le signe du partage et de la discussion. Présentée par Michel Hazanavicius et Cédric Klapisch, la séance nous a réunis autour d’un film-hommage au cinéma : Nous nous sommes tant aimés de Ettore Scola. En effet, le long métrage intègre en son sein des citations cinématographiques (Le Voleur de bicyclette,  Vittoria De Sica), et fait le portrait de trois cinéphilies divergentes. A la vision de ce film, nous ne pouvions nous empêcher d’y voir se refléter les valeurs de la Cinetek : montage de films du passé nourrissant une pluralité de cinéphilies, et qui, malgré leurs différents restent unis par l’amour qu’ils portent pour leur art. La Cinetek vise par conséquent à recréer une culture partagée, une forme de communauté provisoire si caractéristique de l’expérience cinématographique en salle. La plateforme échappe ainsi aux logiques individualisées des sites habituels de streaming. 

La réhabilitation d’une logique de choix et de goût pour la SVOD : 

La logique de choix est de goût réintroduite par la Cinetek est tout d’abord à distinguer des logiques algorithmiques et uniformisées des mastodontes du streaming. Les recommandations qui nous sont proposées par ces derniers ne signifient en aucun cas que le site connaisse nos goûts, nos préférences ; elles sont en réalité le résultat d’algorithmes, de machines qui ne connaissent de nous que notre historique de navigateur. L’expérience de la SVOD se traduit par un flux constant où à aucun moment le regard du spectateur n’est bouleversé. L’utilisateur est conforté dans une même catégorie de films, il pense avoir un site qui lui soit personnalisé mais qui finalement choisit pour lui ; lui ôtant ainsi toute possibilité de rencontres avec les oeuvres. Face à cette logique généralisée de la recommandation, la Cinetek quant à elle fait le choix de la spécialisation (sélection en fonction de thèmes, de choix de réalisateurs). La spécialisation impulse une logique de goût : gouts des réalisateurs partenaires qui composent le catalogue, et goût du spectateur qui choisit ses films parmi les listes qu’il parcourt de lui même. Nous pouvons ainsi comparer les listes, comparer les sensibilités de chacun, repérer des constantes, ou des oeuvres plus surprenantes. Chaque visite sur le site est unique en ce sens qu’elle dessine de nouvelles trajectoires, nous fait découvrir de nouveaux noms, de nouvelles esthétiques. L’aléatoire, l’algorithmique a ainsi laissé place au hasard heureux.

Cette cinémathèque virtuelle démontre bien qu’il ne s’agit pas de prendre parti pour la salle ou la SVOD mais de revaloriser la première en fonction de la seconde. Par conséquent, la Cinetek prouve que le streaming n’est pas l’ennemi du cinéma mais qu’ils sont complémentaires : grâce à sa programmation précise, la plateforme rassemble cinéastes et spectateurs autour d’un patrimoine commun. Cette mise en partage redessine les rôles entre les institutions, les spectateurs et les artistes ; renouvelle les dispositifs de patrimonialisation qui deviennent dès lors synonymes de démocratisation culturelle.

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