"Peau d’homme", émancipation des corps et des esprits sous un regard amoureux

« On peut faire des angles que le cinéma ne pourrait pas réaliser, on peut traverser un mur si besoin » proclame Zanzim dans une interview au sujet de sa bande dessinée Peau d’homme. Effectivement, ce sont de nombreux murs qu’il fracasse avec son acolyte Hubert, scénariste décédé quelques mois avant la parution de l’album. Parue le 3 juin 2020 chez Glénat, cette histoire folle, fantastique mais tellement actuelle donne envie et plaît dès la première de couverture, façade d’enluminure pour un conte rocambolesque, drôle et pertinent sur l’amour et la transgression du genre.

 

Ci-dessus : Première de couverture de Peau d’homme

 

L’histoire prend racine dans une ville de l’Italie de la Renaissance. Bianca est une pétillante demoiselle de bonne famille, qui comme le veut l’usage, s’apprête à épouser un homme dont elle ignore absolument tout. Sélectionné et choisi par les deux familles après âpres négociations, le futur marié est Giovanni, un jeune et riche marchand, qui se trouve être très séduisant. Ouf, Bianca semble plutôt bien tombée. Pourtant, la demoiselle est frustrée de ne pas connaître son futur mari (et on la comprend !). Sa marraine l’informe alors d’un secret détenu et légué par les femmes de sa famille depuis des générations : ces dernières se transmettent une peau d’homme (littéralement) avec tous les attributs qui l’accompagne. Une fois enfilée comme une combinaison, cette peau transforme Bianca en homme, nommé Lorenzo. Enivrée par la liberté que lui procure son alter ego masculin, elle s’infiltre incognito dans la ville et le monde des hommes, et apprend à connaître son fiancé dans son milieu naturel. Lorenzo est un jeune garçon d’une beauté renversante et délicate qui plaît surtout aux hommes et en particulier à Giovanni…son futur mari, qui se trouve être homosexuel.  Les deux hommes connaissent alors une passion dévorante, au détriment de Bianca, cachée sous la peau de Lorenzo, qui se trouve rapidement prise à son propre piège.

« Les femmes de notre famille, nous avons un secret, nous avons en notre possession une peau d’homme. Nous l’appelons Lorenzo. Une fois la peau revêtue, nul ne peut se douter que u n’es pas un garçon. Ainsi tu pourras voyager incognito dans le monde des homme » La marraine

 

Ci-dessus : Découverte de la peau d’homme (à gauche la marraine, à droite Bianca).

 

Un conte féministe contre l’homophobie

L’album résonne comme un manifeste pour la libération des mœurs. Bianca est une jeune fille qui ne se laisse pas faire, et qui proclame l’émancipation féminine au coeur une ville enfermée dans ses carcans. Elle n’est pas la seule à chercher son indépendance, les hommes aussi ont parmi eux un révolutionnaire des consciences, et il s’appelle Lorenzo. Le couple, la tolérance, la discrimination sont des sujets abordés ici sans artifices, enrobés dans une quête folle et ardente de l’amour. L’album est complétement féministe car il ne traite pas uniquement des difficultés des femmes. Les hommes aussi souffrent des mœurs rigides de la société, et en particulier les homosexuels, qui ne peuvent afficher librement leur sexualité. Les personnages ne sont pas figés dans des stéréotypes froids et inconsistants. C’est l’une des principales forces de l’album et ce qui le rend si vivace.

« La grande force du scénario d’Hubert, c’est qu’aucun personnage n’est figé dans une quelconque posture. Ils évoluent tous au fil de l’album ». Zanzim

L’intelligence de l’ouvrage, c’est d’avoir choisi de raconter des thèmes comme la sexualité, l’inégalité des genres ou encore le travestissement à travers le modèle du conte dont on retrouve plusieurs instruments : une jeune fille naïve brusquement projetée hors de son cocon familial et un mariage qui se profile comme avec Belle dans la Belle et la Bête ; une marraine pleine de bons conseils comme dans Cendrillon ou encore un objet fantastique qui peut faire autant le bien que le mal comme les bottes de sept lieux dans le Petit poucet… En s’emparant de ces éléments narratifs du conte, le récit parvient toutefois à rester très contemporain. En effet, Bianca n’est pas une princesse innocente qui se laisse balloter par les événements. La jeune fille est naïve car elle ne connaît pas le monde des hommes, mais elle est maligne, et quand elle agit c’est en étant pleinement consciente de ses actes. Elle ne se laisse pas faire, et se fait sa propre opinion sur les choses qu’elle observe. Cendrillon, Peau d'Ane ou encore Blanche neige sont assez passives dans l'histoire du conte ; la plupart du temps, elles subissent les événements, qui révèlent leur fragilité face à un monde dur et cruel. 

« Désolée d’avoir appris à penser par moi-même maman » Bianca

Il en va de même pour la famille. Très aisée, elle est soumise aux règles patriarcales qu’impose la société italienne de la Renaissance, mais la mère n’est pas insensible au bonheur de Bianca, et est aussi une source de conseils. Ayant elle-même utilisée la peau étant plus jeune, elle comprend l’attrait que cet objet suscite chez Bianca tout en la mettant en garde. Son rôle n’est pas uniquement moralisateur. L’utilisation de l’objet fantastique est elle aussi singulière ; transmise de femme à femme, la peau sort du lignage patriarcal, contrairement à la plupart des contes, où l’objet fantastique est soit obtenu par la force, soit transmis du père à l’enfant. En effet, le Petit Poucet vole les bottes de sept lieux à l'ogre et Aladin s'empare de la lampe du génie. Le plus jeune fils du meunier hérite du chat Botté, dans le conte du même nom et la princesse de Peau d'âne reçoit de son père la peau qui la transformera en souillon.

 

La peau, objet de transgression des contes

A la lecture de Peau d'homme, il est difficile de ne pas penser à la peau d’âne du conte de Charles Perrault, lequel raconte l’histoire d’une princesse qui revêt une peau d’âne pour échapper à la relation incestueuse avec son père.

Ci-dessus : Affiche du film Peau d’Ane de Jacques Demy

 

Pour la princesse Catherine Deneuve dans le film Peau d’Ane de Jacques Demy (fortement inspiré du conte de Perrault), la peau permet d’échapper à une condition précaire, à un danger menaçant. Chez Bianca, elle permet d’échapper à sa condition de femme ; non pour se rabaisser en se transformant en souillon, mais au contraire en s’élevant au rang de l’homme. Toutefois, le personnage de Bianca est loin de la naïveté de la princesse de Peau d’âne. Même si les deux écoutent une femme de leur famille plus âgée qu’elle (la marraine), Bianca n’hésite pas à ne pas être d’accord avec elle. Elle suit son propre parcours, demande conseils à sa tante, mais jamais n’est sa subordonnée. L’utilisation de cette peau y est beaucoup plus transgressive que dans le conte de Perrault ; Bianca ne fuit pas, elle cherche plutôt à assouvir sa curiosité et sa soif de connaissance. Même si la princesse et Bianca utilisent toutes les deux une peau pour se transformer, elles ne l’utilisent pas de la même manière, ni pour les mêmes raisons. 

Il est d’ailleurs assez intéressant de comparer les différentes utilisations des femmes vis-à-vis de cet héritage. La tante l’a beaucoup utilisée, contrairement à la mère de Bianca qui en a peur, et qui l’avertit du malheur que peut apporter la peau en conscientisant les privations de liberté des femmes. Au début symbole d’une liberté nouvellement acquise, la peau devient une prison. Les découvertes par le travestissement finissent par devenir une menace à l’équilibre sociétal. Le travestissement de Bianca constitue une expérience limite, le passage d’une frontière interdite. Grâce à sa peau d’homme, elle se rend compte que la différence des sexes est avant tout une construction de la société, culturelle et historique.

L’expérience du travestissement :

La Renaissance n’est pas vraiment une période historique qui amène naturellement la question du travestissement. Pourtant, le processus n’est absolument pas quelque chose de moderne, et c'est même le contraire nous l'explique les historiens. 

Sylvie Steinberg est une historienne qui a soutenu une thèse sur le travestissement à l'époque moderne, sous la direction de Jean-Louis Flandrin, un des pionniers de l’histoire des sexualité occidentales. On y apprend que le travestissement prend des formes si variées qu’on parle plutôt d’une culture du travesti. On l’aperçoit à travers la littérature romanesque, mais aussi dans les pièces de théâtre, dans les fêtes de village ou dans les divertissements de cour. En dehors de ces moments festifs, certaines personnes choisissent le travestissement comme manière de vivre. Entre la Renaissance et la Révolution, beaucoup de femmes se sont habillées en homme. Certaines s’engagent en secret dans les armées du roi pour fuir la misère, certaines sont des révolutionnaires qui cherchent à proclamer haut et fort leurs droits…Les juges qui s’occupent de ces femmes sont souvent indulgents. Les hommes qui se travestissent en femmes se font plus rares, car ils scandalisent plus facilement la société. En effet, l’homme est un être parfait contrairement à la femme ; pourquoi alors vouloir changer de sexe ? En se travestissant, les femmes commettent une transgression, mais qui n’est pas subversive. En effet, en se déguisant en homme, elle respecte la hiérarchie des sexes et des valeurs, ce qui n’est pas le cas lorsqu’un homme se transforme en femme. Il s’agit alors d’un renoncement à la perfection du sexe masculin, et donc est beaucoup plus répréhensible. Sylvie Steinberg souligne la rareté du travestissement masculin, en n’en repérant que seize cas sur plus de trois cent au total.

Bianca s’étonne lorsqu’elle découvre que Giovanni est malheureux et qu’il subit lui aussi les affres de la société. Se glisser dans la peau de l’autre genre permet à Bianca de comprendre les enjeux de son mariage. Giovanni est plus libre que Bianca au sujet de sa sexualité, mais cette liberté a un coût ; le mariage lui permet d’afficher une stabilité de façade à ses pairs, tout en développant sa propre sexualité en dehors du devoir conjugal.

« Je viens de comprendre comment être un garçon populaire ! Il suffit de faire tout ce qui te passe par la tête et on t’acclame ! » Bianca en Lorenzo

Ci-dessus : Bianca la première fois qu’elle se glisse dans la combinaison de Lorenzo, à la découverte de son nouveau corps

Dans l’Histoire, le travestissement féminin a souvent un impact dans la sphère politique ; les femmes cherchent à agir dans un contexte guerrier. On connaît tous l’exemple de Mulan, qui se déguise en homme pour combattre au sein de l’armée de l’empereur de Chine (échappant ainsi à un mariage arrangé). On pense aussi à Jeanne d’Arc ou dans un le contexte littéraire et scientifique, à George Sand ou à Ann Bulkey (grande chirurgienne connue sous le nom de James Barry).

En se travestissant, Bianca agit sur sa vie personnelle et amoureuse mais aussi sur la politique de la ville. En effet, elle est en opposition à son frère, fanatique religieux qui étend peu à peu son emprise sur la cité. Elle combattra ce fanatisme à la fois sous sa forme féminine et masculine. Le travestissement met à jour ses désirs amoureux et sexuels, mais également cette répression absurde et permanente qu’exerce le fanatisme religieux et la bienséance morale.

« Des hommes habillés en femmes, des femmes habillées en hommes ! Dieu a créé la femme pour porter des robes et l’homme des chausses » frère Angelo

Un dessin fin et pertinent

Dans Peau d’homme, les dessins et la mise en page font écho au propos du récit. Le dessinateur Zanzim met à profit plusieurs techniques qui participent au succès de l’œuvre.

Zanzim n’a de cesse de s’amuser de la perspective, comme il l’explique très bien lui-même en décrivant la scène de fiançailles de Bianca et Giovanni : « Les marches guident le regard du lecteur. On voit que Bianca est passée du centre au côté. Pour rappeler qu’elle n’est que spectatrice de ses fiançailles ». Ces jeux d'ouvertures révèlent une mise en scène élaborée des personnages. Dans la cité, les lignes sont droites et les angles carrés : les personnages évoluent dans une société dirigée par des règles bien précises. Lorsque Bianca est dans la maison de sa marraine, les traits sont plus doux ; c’est un espace de liberté et de confiance.

Voici une vidéo dans laquelle Zanzim prend le temps de décortiquer les dessins de Bianca et de son double masculin Lorenzo (sur France Inter) : https://www.youtube.com/watch?v=VyaevsxMLTU

Les dessins de Zanzim ont une tonalité franchement enfantine du fait qu’ils ne sont pas du tout réalistes. Les traits sont simplifiés, les personnages n’ont pas d’ombre ce qui permet aux cases d’acquérir plus de légèreté. Les couleurs pastel sont peu nombreuses, ce qui donne beaucoup de lisibilité aux cases ; le lecteur n’est pas perdu dans le dessin. Parfois, les décors sont supprimés, dans le but de permettre au lecteur de se concentrer sur les personnages. Zanzim utilise une technique de dessin intéressante en faisant déambuler les personnages dans toute la planche. La page devient une seule grande case, comme un plan séquence au cinéma. Les personnages semblent flotter d’une case à l’autre.

« Le décor est un peu carton-pâte, là aussi en écho au théâtre ». Zanzim

Ci-dessus : Découverte du fiancé Giovanni par Bianca

Toutes ces astuces et ces métamorphoses étourdissent ; les frontières se brouillent. Le lecteur ne sait plus s’il s’identifie à Bianca ou à son double masculin…Cet album est une très belle surprise, et je remercie encore mon amie Lucie qui après m'en avoir parlé, a eu la gentillesse de me le prêter. Vive les échanges littéraires !

 

Pour aller plus loin…

Zanzim est aussi le dessinateur (et scénariste) d’un autre album abordant le thème du féminisme et des inégalités de genre intitulé L’île aux femmes.
Hubert signe en 2013 un manifeste contre l’homophobie intitulé Débaptisez-moi ! 
Les travaux de l’historienne Sylvie Steinberg au sujet du travestissement dans l’histoire sont condensés dans un ouvrage intitulé La confusion des sexes : le travestissement de la Renaissance à la Révolution (préciser édition, année de publication, etc.)
Pour finir, il n’est pas inintéressant de relire le conte de Peau d’âne de Charles Perrault ou de se replonger dans le film du même nom de Jacques Demy…

Loanne Picard