Zaï, Zaï, Zaï, Zaï, adaptation du Théâtre de l'Argument d'après la BD de Fabcaro : foncez-y !

Vous l’avez ratée l’année dernière au Théâtre Monfort ? Pas de panique, la pièce de Paul Moulin Zaï, Zaï, Zaï, Zaï, adaptée de la bande dessinée de Fabcaro, est en tournée et revient à Paris prochainement ! L’occasion de découvrir un spectacle original, drôle, engagé, complètement barré… bref, rafraîchissant !  

Avec en alternance : Aymeric Demarigny, Blanche Gardin, Adèle Haenel, Cyrille Labbé, Aurélie Vérillon, Maïa Sandoz, Paul Moulin, Elisa Bourreau, Maxime Coggio et Christophe Danvin.

À la croisée des arts : l’histoire de deux créations 

Le Théâtre de l’Argument propose une adaptation originale de la bande dessinée éponyme de Fabcaro, publiée en 2015. L’auteur dessinateur, qui réalise en moyenne deux BD par an depuis 2005, s’est fait connaître auprès du grand public avec Zaï Zaï Zaï Zaï. Son succès avéré - près de 200 000 ouvrages vendus à ce jour et pas moins de huit prix au compteur - a été complètement inattendu pour l’auteur, qui admet ne pas avoir cru une seconde à la réception du livre par un large public. 

Il faut dire que l’histoire est surprenante : alors qu’il s’apprête à payer son panier à la caisse du supermarché, Fabrice ne retrouve plus sa carte de fidélité. Lorsque la caissière, affolée, appelle la sécurité du magasin, il prend la fuite, devenant dès lors l’homme le plus recherché du pays. L’auteur imite le genre du roadmovie, nous faisant suivre les aventures de cet (anti)héros traqué. Le secret du titre accrocheur ? Il serait bien dommage de le révéler !


Planche issue de Zaï Zaï Zaï ZaÏ (page 2)

Parmi les fans de la BD, Paul Moulin et Maïa Sandoz, rencontrés à l'école du Studio Théâtre d'Asnières, décident de l’adapter et la mettre en scène au théâtre. Le croisement de la bande dessinée et du théâtre, ce n’est pas nouveau. En témoignent notamment le festival d’Angoulême ou le plus récent festival PULP, qui mettent à l’honneur la transversalité des arts par le biais de la bande dessinée. Mais la pièce créée par les deux co-fondateurs de la compagnie L’Argument prend une forme particulièrement originale, celle de l’émission radiophonique.

"Zaï Zaï Zaï Zaï est, de loin, la dramaturgie la plus moderne et originale qu’on ait lu ces 2 dernières années. Un grand désir s’impose aujourd’hui: s’emparer de cette œuvre singulière et la faire entendre. Nous l'adaptons sous forme d’émission radiophonique pour 7 comédiens et un musicien " (P. Moulin)

Une expérience mémorable

Le choix de la fiction radiophonique en public s’impose rapidement comme une évidence pour les spectateurs. Car si on y réfléchit, il aurait été compliqué, peut-être même peine perdue, de tenter de mettre en scène la BD à travers une scénographie plus classique. Les planches de l’auteur sont souvent très sobres, composées de dessins identiques ; il préfère jouer davantage sur les dialogues des personnages. Alors l’idée de Moulin et Sandoz est de traduire les dessins minimalistes de Fabcaro en une mise en scène laissant elle aussi libre cours à l’interprétation. Le concept nous est expliqué dès les premières secondes du spectacle : nous sommes sur le point d’assister à l’enregistrement, en direct, du bruitage de la fiction. Le travail se concentre donc sur l’ambiance sonore : épaulés d’une armée d’objets en tout genre -  vaisselle, légumes, bouteilles... - et accompagnés d’un musicien, les artistes s'efforcent de reproduire à la perfection les sons qui rythment la fuite de Fabrice. Tables, micros de radio et ustensiles de bruitage constituent le seul décor sur scène.

La troupe nous épate par son énergie infinie ! En plus du bruitage, les comédiens interprètent tour à tour tous les personnages de l’histoire, du héros au policier, en passant par l’auto-stoppeur et la femme du fugitif. On assiste donc à un véritable exercice technique, semblable à celui du doublage, plutôt inhabituel au théâtre. Lorsqu’ils ne sont pas derrière les tables d’enregistrement, les artistes nous impressionnent par leur jeu sans limite : roulades, galipettes, hurlements, improvisations… On ne sait plus où donner de la tête et le spectacle, déjà court, défile sous nos yeux en un claquement de doigts ! 


Photos ©François GOIZE

L’un des avantages de la scénographie adoptée est sa modulabilité. En effet, la pièce peut être jouée dans des environnements multiples : grand plateau, chapiteau, appartement, salle de classe, extérieur, etc. Dans la petite salle du Théâtre Monfort, nous sommes accueillis directement par les artistes, dont la célèbre Adèle Haenel qui joue cet après-midi là. Après une petite heure de spectacle passée bien trop vite, les comédiens nous invitent à prendre un pot avec eux, sur scène. Pendant ce moment d’échanges, on profite de quelques dernières saynètes, toujours plus drôles les unes que les autres.
 

Mieux vaut en rire qu’en pleurer

Le propos de Fabcaro est parfaitement bien retranscrit. A la vue du spectacle, j’ai ressenti les mêmes émotions qu’à la lecture de la BD. 

D’abord du rire, beaucoup de rire ! Et la salle semble être unanime sur ce point. On retrouve l’esprit burlesque défendu par l’auteur, un humour “proche du nonsense britannique”. Selon lui, ce genre est trop peu représenté en France, en comparaison avec nos voisins belges ou anglais qui jouent depuis toujours sur l’absurde. L’histoire de cet homme en cavale, qui fait la une de l’actualité médiatique pour avoir fauté à son devoir de client est bel et bien absurde. Mais chaque réplique, tirée des planches, est elle aussi complètement loufoque. Car dans le monde imaginé par Fabcaro, les personnages s’expriment au premier degré, comme l’illustre à merveille cette citation/réplique :

“Au revoir Sophie. C’est fou comme la vie est un chemin d’où partent plusieurs petits chemins et suivant le chemin qu’on prend, on va ailleurs que là où on serait allé si on avait pris l’autre chemin, tu trouves pas ?”

Or derrière l'effet de rire incontestable du propos, on peut lire et voir une satire de la société de consommation, des médias et plus largement du système capitaliste.

“L’histoire est burlesque, avec une seconde lecture politique et sociale très puissante.” (P. Moulin).

L’auteur défend ici son livre le plus politique à ce jour, qui comprend une réelle prise de position. Il s’agit d’abord d’une critique évidente du consumérisme, à travers la création d’une société dans laquelle oublier sa carte de fidélité devient un véritable crime. Les médias n’échappent pas à la charge : les journalistes sont aux aguets, à l'affût de la moindre information sur l’homme en cavale, pour faire du buzz, coûte que coûte ! Enfin, Fabcaro a choisi de représenter le personnage d’un auteur de BD, afin de montrer, et par là-même dénoncer, la précarité du métier. En effet, Fabrice fait face à de nombreuses réactions négatives concernant son activité, de la part des médias mais aussi de toute la société civile, pendant sa fuite. L’auteur souhaite refléter l’image dévalorisée de son métier, fondée sur des réalités difficiles pour ce secteur.

“Et comme par hasard, c’est un auteur de BD… Je te les foutrais tous dans un charter moi et hop, direction Bruxelles !”

Tous ces éléments sont merveilleusement bien adaptés dans la pièce du Théâtre de l'Argument. Les artistes parviennent à porter à la fois la charge bien dosée d’humour et l’aspect satirique du texte, grâce à une sincérité convaincante, pour le moins impressionnante !


Photos ©François GOIZE